
LouisVierne (1870-1937)
L’enfance (1870-1881)
Louis Victor Jules Vierne naît le 8 octobre 1870 à Poitiers. Son père, Henri Vierne, est journaliste au « Journal de la Vienne ». Fervent bonapartiste, c’est un homme cultivé, à la plume facile, imaginatif et passionné par la politique. Sa mère, Marie Joséphine Gervay, s’occupe du foyer familial avec beaucoup de courage, de chaleur et de tendresse. Vierne naît presque aveugle, ce qui en fait le petit protégé de la famille.
En 1873, son premier contact avec la musique se fait avec le piano d’une voisine devant lequel le petit Vierne reste admiratif. Mais la famille déménage la même année pour Paris, Henri Vierne ayant trouvé une place dans « Paris Journal ». La famille demande à l’oncle Charles Colin, organiste, professeur et Grand Prix de Rome, de tester les aptitudes musicales du jeune Louis. Il remarque tout de suite les dons de l’enfant et prédit déjà un grand avenir.
En 1876, Louis Vierne, son frère Edouard et sa soeur Henriette sont atteints par la rougeole. Louis et Edouard s’en sortent mais la jeune Henriette meurt d’une congestion pulmonaire. C’est le premier chagrin de Louis, déjà très sensible. La même année, son père obtient une place au « Mémorial de Lille ». Le jeune Louis Vierne gardera un très mauvais souvenir de son passage dans le Nord.
En 1877, il se fait opérer des yeux et retrouve une vue pratiquement normale. Cependant, pour ne pas fatiguer ses yeux malades, il apprend petit à petit le braille. Il prend également ses premières leçons de musique.
En 1878, c’est la naissance de son frère René qu’il chérira plus que tout.
En 1880, la famille retourne à Paris où le père écrit dans divers journaux. L’oncle Colin emmène le jeune Louis à Sainte-Clotilde afin d’entendre César Franck. Il reste fortement marqué par cette première rencontre avec le grand musicien. En 1881, son oncle Colin meurt ; deuxième deuil qui marque profondément l’enfant.
L’Institut des Jeunes Aveugles (1881-1890)
Bien que demi-voyant, Louis Vierne est envoyé en 1881 à l’Institut National des Jeunes Aveugles. Il y gardera un très mauvais souvenir de l’internat. L’enseignement est organisé autour de quatre pôles : intellectuel, professionnel, musical et religieux. Il apprend rapidement le violon et le piano. Il s'initie même pendant un moment au tambour et rentre dans la fanfare de l’Institut puis en 1884 dans l’orchestre du même Institut.
En 1886, son père meurt d’un cancer à l’estomac. Il laisse sa famille dans une situation financière délicate. Cette année marque aussi la première véritable rencontre de Vierne avec Franck qui le remarque dans un concours où Louis obtient les Premiers Prix de violon et de piano.
En 1887, il prend ses premières leçons d’orgue et commence à se tourner vers la composition (l’un de ses premiers essais est un O Salutaris pour choeur et orgue). Le jeune élève est estimé et très aimé par ses professeurs ; il accumule les bonnes notes. On lui propose ainsi de rester à l’Institut entant que professeur. Il est tenté un instant par cette situation, afin d’assurer l'avenir matériel du reste de sa famille (n’oublions pas qu’il est l’aîné des enfants et donc le chef de famille). Mais Franck le détourne de ce projet et l’inclut dans sa classe privée où il côtoie Guillaume Lekeu et Charles Tournemire ; il le prend également comme auditeur à sa classe d’orgue du Conservatoire.
Du Conservatoire au mariage (1890-1900)
Vierne rentre au Conservatoire en 1890. Malheureusement, Franck meurt la même année. C’est Charles-Marie Widor qui est nommé à sa place à la classe d’orgue. Alors que Franck focalisait son enseignement autour de l’improvisation et de la composition, Widor revient à la technique instrumentale et à l’interprétation. Le changement de régime est dur pour les élèves, tant il est vrai que techniquement ils sont déficients. Widor remarque tout de suite les dons de Vierne et le prend sous sa protection. Il lui donne alors bénévolement des cours privés d’orgue et, surtout, de composition. En 1891 a lieu pour Vierne le premier concours de la classe d’orgue. Celui-ci comportait quatre épreuves distinctes :
Lors de cette épreuve redoutable, une cabale des membres du jury est montée contre les élèves de Widor. Seul CharlesTournemire (futur organiste de Sainte-Clotilde) obtient un Premier Prix; Vierne doit quant à lui se contenter d’un Second Prix.
En 1892, le même scénario se reproduit et Vierne obtient à nouveau un Second Prix. Widor médite sa vengeance. Pendant ce temps, Vierne devient son suppléant à l'orgue de Saint-Sulpice et à la classe d’orgue.
En 1893, nouveau Second Prix, le scandale éclate ouvertement. L’année suivante, en 1894, le même scénario est encore à deux doigts de se reproduire. Pendant les délibérations, un membre du jury s’exclame « Ah ! Non ! pas de Premier Prix pour Widor junior ! ». Devant ce manque d’objectivité, le président du jury, Ambroise Thomas, menaçe d’annuler le concours et de tout recommencer. Le jury se plie et décerne un Premier Prix à Vierne.
Ce Premier Prix en poche, Vierne prend alors le temps d’approfondir sa culture littéraire. Il se fait souvent aider par ses frères qui lui lisent des livres entiers. Il devient aussi un concertiste débutant apprécié pour toutes sortes d’inaugurations et de manifestations spéciales.
En 1896, Théodore Dubois devient directeur du conservatoire, il laisse sa classe de composition à Widor qui est remplacé par Alexandre Guilmant pour la classe d’orgue.
En 1898, Vierne, jusqu'alors insensible au charme féminin, rencontre sa future femme, Arlette Taskin. Il fréquentait souvent la famille et le mariage eut lieu l’année même. Dans ce climat de bonheur, le jeune marié écrit son premier chef-d’œuvre, sa première symphonie pour orgue, et esquisse sa MesseSolennelle. En 1900, son premier fils naît ; il s’appelle Jacques.
Notre-Dame de Paris (1900-1909)
En 1900, le vieil (et peu talentueux !) organiste de Notre-Dame de Paris, Sergent, tombe gravement malade. Un concours est alors organisé afin d’assurer le remplacement. Vierne hésite à se présenter, mais Widor insiste fortement en lui montrant la position très envue qu’il pourrait alors occuper. La place est très disputée mais le jury, composé de Widor, Fauré, Guilmant, Gigout, Dallier, Périlhou, Alexandre-Georges, Dubois, Pugno, Marty, Deslandres, et Bernard, nomme à l’unanimité Vierne à la tribune de l’orgue de la cathédrale de France.
Vierne atteint alors sa maturité créatrice. Il connaît l’une des périodes les plus heureuses de sa vie et compose coup sur coup sa deuxième symphonie pour orgue (1902), une vaste légende symphonique Praxinoé (1903-1905) et sa sonate pour violon et piano (1908). Mais, à l’instar de Fauré, il se tient loin des mondanités et des salons vaniteux du monde artistique.
Sa femme Arlette, fille de chanteur, se révèle être une bonne cantatrice et les époux se produisent souvent entre amis. Un second fils, André, naît en 1903.
Pendant l’année, il assure toujours la suppléance à Guilmant au Conservatoire et pendant l'été, il consacre ses vacances à la composition. Il prend aussi plusieurs élèves privés, dont Alphonse Schmitt et Augustin Barié, improvisateurs prodiges mais qui devaient mourir très jeunes (respectivement à 35 ans et à 31 ans) ; Nadia Boulanger, qu'on ne présente plus ; son frère René, organiste et compositeur lui aussi ; Ermend Bonnal et Marcel Dupré qui feront une belle carrière d'organistes et de compositeurs.
Le 18 mai 1906, il se fracture gravement la jambe lors d’une chute dans la rue (chute due à sa faible vue). Il évite par miracle l’amputation et retrouve l’emploi de sa jambe droite au prix d’une douloureuse rééducation.
Le 6 janvier 1907 a lieu la naissance de sa fille Colette. Mais trois jours plus tard, il est pris par la fièvre typhoïde et passe tout près de la mort.
Durant cette année 1907, son mariage commence à battre de l’aile. Les deux époux ne s’aiment plus et, après maintes tractations, le divorce est prononcé le 4 août 1909. Il obtient la garde de son fils Jacques. Colette et André, plus jeunes, sont confiés à leur mère. On peut voir le reflet de cette période sombre dans son émouvante symphonie pour orchestre.
Dans la tourmente (1909-1920)
Commence alors pour Vierne une série de deuils et d’épreuves.
Le 25 mars 1911, sa mère meurt. Vierne est totalement effondré.
Une semaine plus tard, le 31 mars, Guilmant meurt à son tour. Vierne, qui assurait bénévolement la suppléance de la classe d'orgue depuis dix-sept ans, est le candidat naturel et légitime à la succession. De plus, son seul concurrent sérieux, Eugène Gigout, préfère rester professeur à l’Ecole Niedermeyer. Mais les manigances politiques vont de nouveau s'exacerber. Fauré, alors directeur autoritaire du Conservatoire, se fâche gravement avec Widor qui lâche quelques mots malheureux. Fauré se venge alors indirectement sur Vierne, le petit protégé de Widor, en suppliant Gigout de se présenter. Avec l’appui de Fauré en personne, Gigout est élu sans problème par le comité. Reste à obtenir la signature du ministre. C’est alors qu’un membre du Grand Orient vient voir Vierne et lui assure le soutien du ministre (qui contredirait alors le choix du comité !) si en échange Vierne acceptait de servir d’espion au sein de la sacristie de Notre-Dame !!! Naturellement, Vierne refuse et connaît dans cette sombre histoire une terrible désillusion.
Dans cette période de crise naissent pourtant deux de ses plus belles partitions : la sonate pour violoncelle et piano et la troisième symphonie pour orgue. De plus, ses Djinns, poème symphonique avec voix d’après Hugo, connaissent un beau succès, et il se met même en projet d’un opéra. Le livert, écrit par son ami Stoeklin, mettait en scène LouisXI et François Villon. Le projet ne verra jamais le jour.
Le 17 septembre 1913, son fils André meurt de maladie.
Le 1er janvier 1914, Raoul Pugno, son ami fidèle, meurt lui aussi.
En revanche, cette année 1914 lui permet de renouer le contact avec Fauré, dont il apprécie énormément la musique, contrairement aux autres musiciens contemporains.
La guerre éclate et Vierne redouble alors d’efforts. Il compose en peu de temps sa quatrièmesymphonie pour orgue, ses six premiers préludes pour piano, et Psyché, autre poème symphonique d’après Hugo. Il esquisse aussi Stella, dans la perspective d’un vaste triptyque hugolien, mais l’œuvre ne verra jamais le jour.
Les problèmes de santé font alors leur apparition.
En 1915, il est atteint de glaucome : maladie des yeux qui provoque des douleurs insupportables et une perte de la vue. De surcroît, sa compagne depuis quelques années, Jeanne Montjovet, pour qui il a écrit les Stances d’Amour et de Rêve, le quitte.
Sa situation financière n’est guère plus florissante. La guerre lui a pris tous ses élèves; plusieurs n'en reviendront pas. Les concerts se font très rares et les éditeurs timides.
Il part en 1916 pour Lausanne afin de se faire soigner le yeux. Il est chaleureusement accueilli par la famille Vuillemin. Deux années de soins intensifs et de douleurs permettent de retrouver une vue partielle mais correcte. Dans cette période tourmentée alternent le désespoir et la peur de perdre à tout jamais ses yeux, de se voir privé de la joie de jouer en concert, et de ne plus être entouré d’amis. Il ne veut plus composer ; il n’en a d’ailleurs plus l’inspiration et l'envie. Mais il se laisse tout de même tenter par les poèmes de Verlaine et écrit son plus beau mais aussi son plus sombre cycle de mélodies : Spleens et D étresses. Il se laisse aussi aller à Trois Nocturnes pour piano au climat plus heureux.
Mais le 11 novembre 1917, son fils Jacques meurt sur le front. Du fond de l’abîme, Vierne crie sa douleur en écrivant son œuvre la plus bouleversante : le quintette pour piano et cordes.
Le sort s’acharne sur Vierne : le 28 avril 1918, son frère adoré, René, meurt lui aussi au combat. Vierne, désespéré, se remet à la composition et laisse avec Solitude son œuvre la plus singulière.
Vierne passe l’année 1919 à Thonon, où il se repose de ses douleurs aux yeux.
Le retour à Paris (1920-1937)
Vierne revient à Paris en 1920 après quatre années d’absence. Pauvre, malade, affaibli, il lui faut reconquérir la capitale. Survient alors en 1921 sa rencontre avec Madame Richepin et sa fille Madeleine dans des conditions surprenantes. Alors que Vierne jouait avec Yvonne Astruc dans son appartement sa sonate pour violon et piano, il entend à travers la fenêtre ouverte comme un écho. En fait, il s’agissait de Madeleine Richepin qui travaillait cette même sonate. Il ne tarde pas à l’interpeller et rencontre par là-même deux de ses plus ferventes admiratrices. Mme Richepin prend alors les affaires de Vierne en main. Elle et sa fille s’occupent d’éditer les œuvres écrites entre 1914 et1920. Elles lui trouvent aussi de nouveaux élèves.
En 1925 Gigout meurt. Vierne pense un moment se présenter à sa succession, mais renonce. Des trois prétendants, Libert, Tournemire et Dupré, c’est son ancien élève Marcel Dupré (que l'on surnommait le « Liszt de l’orgue ») qui est élu.
Vierne commence une carrière mondiale de virtuose. Il devient le « Great blind French organist ». Allemagne, Suisse, Angleterre, Italie (où il compose une partie de sa cinquième symphonie), Belgique, Espagne.... puis la consécration en 1927 avec une tournée triomphale et gigantesque en Amérique.
Vierne ne cherche plus dans ses concerts une gloire quelconque. Il a dépasséce stade depuis les douleurs de la guerre. Il s’assure une retraite confortable afin de se consacrer pleinement à la composition qui seule lui donne envie de vivre. Beaucoup de chefs-d’œuvre verront alors le jour : la cinquième puis la sixième symphonie (écrite sous le soleil de Menton), les pièces de fantaisie pour orgue, la ballade pour violon et orchestre, le poème pour piano et orchestre et le Poème de l’Amour, cycle de mélodies dédié à la belle voix de Madeleine Richepin.
Malade, souffrant du cœur, il réduit progressivement les concerts à partir de 1931 et arrête de composer en 1934. Le 10 juin 1932, il inaugure avec Widor le nouvel orgue de Notre-Dame. Vierne demandait en effet la restauration de son orgue plus que malade depuis des années. Le 2 juin 1937, lors de son 1750ème concert, il donne en première parisienne son triptyque pour orgue, puis se lance à improviser sur l’Alma Redemptoris Mater. Il meurt sur le coup d’une embolie cardiaque, lui qui avait toujours rêvé de mourir à son orgue...