La musique de chambre
de Louis Vierne

 

Quintette pour piano et cordes op.42 en ut mineur

La première guerre mondiale a frappé toutes les familles françaises et celle de Vierne ne fut pas épargnée. En 1917, son fils Jacques atteint la limite d’âge requise et insiste fortement auprès de son père pour s’engager dans la lutte. Malgré lui, Vierne ne peut faire autrement qu'accepter. Mais dès le 11 novembre, Jacques est tué sur le front. Vierne reçoit dans cette mort un coup terrible, qu'il exorcise dans la composition : « ...J’édifie, en ex-voto, un quintette de vastes proportions dans lequel circulera largement le souffle de ma tendresse et la tragique destinée de mon enfant. Je mènerai cette œuvre à bout avec une énergie aussi farouche et furieuse que ma douleur est terrible et je ferai quelque chose de puissant, de grandiose et de fort, qui remuera au fond du cœur des pères les fibres les plus profondes de l’amour d’un fils mort... Moi, le dernier de mon nom, je l’enterrerai dans un rugissement de tonnerre et non dans un bêlement plaintif de mouton résigné et béat. » (Lettre du 10 février 1918 à son ami Maurice Blazy).

Ce quintette est l’un des plus impressionnants qui existent. Il est à placer à côté des plus grandes réussites du genre dues à Fauré, Franck, Brahms, Schumann et Dvorak. Que dis-je, il est à placer au-dessus ! Peu d’œuvres dans la musique arrivent à une telle puissance émotionnelle, à une telle expression de sentiments, à une telle vérité humaine. On remarque souvent que cette œuvre sonne comme un orchestre entier car elle dégage une force phénoménale et une ampleur qui laisse l’auditeur totalement bouleversé. Si la forme reste encore très traditionnelle, le langage est extrêmement libre. Comme dans le poème pour piano Solitude écrit dans des conditions similaires, Vierne est proche de l’atonalité dans les passages les plus terrifiants et violents mais il revient à un post-romantisme plus classique dans les parties lyriques.

La première audition parisienne eut lieu Salle Gaveau avec Yvonne Astruc, Victor Gentil, Maurice Vieu, Madame Caponsacchi et Nadia Boulanger au piano. Le succès fut à la hauteur du génie de l’œuvre. Il est vrai que ce n’est pas une musique très joyeuse, mais comment résister à une telle sincérité ?

Poco lento, moderato. Le quintette débute de manière extrêmement lugubre et mystérieuse. On est proche de l’atonalité dans cette introduction lente et progressive où apparaît le thème principal. Ce thème très sombre finit par s’imposer et lance le premier mouvement d’une manière héroïque. Mais le second thème fait directement son apparition. C’est une plainte d’une tristesse infinie et totalement bouleversante. Le reste du mouvement n’est qu’une lutte farouche entre ces deux thèmes. L’intensité du discours est remarquable, on se sent totalement emporté dans ce déchaînement de notes. La conclusion, à la manière de Fauré, apaise ces élans dans la lumineuse tonalité d’ut majeur et prépare le cortège funèbre qui va suivre. (9’30)

Larghetto sostenuto. Ce mouvement est le plus émouvant du quintette. Vierne chante toute son affection et sa tendresse pour son fils décédé. Il s’agit bien ici d’un enterrement. On sent la marche lente vers le cimetière, la mise au tombeau, les souvenirs heureux qui reviennent à l’esprit et l’horrible vérité qui fait son impitoyable retour au milieu des brumes lancinantes avant que le glas ne sonne. La beauté des thèmes est exceptionnelle, inégalable. Des visions hallucinantes traversent toute la partie centrale pour conduire à un crescendo d’une ampleur émotionnelle phénoménale où la souffrance se mêle à la révolte et au désespoir le plus sombre. Je connais peu d’œuvres aussi poignantes qui soient sorties d’une âme humaine. La conclusion est d’une tristesse infinie. (11’30)

Maestoso ; Allegro risoluto. Ce final est le plus original, le plus novateur du quintette. On assiste à une description terrifiante du champ de bataille. L’introduction Maestoso est d’une violence inouïe avec des contrastes à glacer le sang. Le reste du mouvement est une vaste danse macabre totalement déchaînée. Une chevauchée héroïque au milieu des tumultes du champ de bataille. Les soldats meurent déchiquetés les uns après les autres, une boucherie effroyable, des os qui se brisent... Mais la danse s'interrompt dans un moment de répit. On a alors le spectacle complètement hallucinant des corps ensanglantés qui jonchent le sol à perte de vue ; l’atmosphère devient totalement irrespirable, quelques pleurs s’échappent d’on ne sait où. On espère un apaisement, mais revoilà que le spectre de la mort revient de plus bel pour faucher tout ce qui reste à prendre. Ce quintette se termine par un carnage impitoyable et spectaculaire. On reste complètement ahuri par cette musique. (9’00)

« Que la souffrance soit adoucie, consolée, apaisée, par qui aura souffert sans trêve toutes les douleurs, toutes les amertumes, toutes les angoisses, voilà le rôle de l’artiste... » (Vierne)

Soirs étrangers op.56 pour violoncelle et piano

Composées durant l’été 1928, ces cinq pièces sont des paysages impressionnistes, souvenirs de voyages effectués les années précédentes. On ne saurait se tromper sur la valeur de ce recueil. On retrouve une inspiration et un lyrisme digne de la sonate pour violoncelle et piano op.27. Cependant Vierne n’eut jamais l’occasion de l’entendre et il ne sera créé avec succès qu’en 1938 par ses amis Paul Bazelaire au violoncelle (à qui la quatrième pièce est dédiée et qui avait joué aussi la sonate pour violoncelle et piano avec Vierne le 28 mars 1909 en concert) et Bernard Gavoty au piano.

Grenade. Cette pièce fortement impressionniste ne saurait mieux décrire l’Espagne. Une fois de plus, Vierne trouve le ton juste et évite tout effet pittoresque facile. Cette musique baigne dans une douce nostalgie sur un fond de danses et de rythmes propres à l’Espagne. Une très belle réussite. (4’00)

Sur le Léman. Composée à Lausanne, cette pièce est une douce berceuse qui coule au rythme de l’eau. On se laisse entraîner par les flots. Mais attention car la tempête arrive ! Cependant, le calme revient très vite et on s’endort tranquillement. Que de beauté, que de charme dans cette musique ! (6’00)

Venise. Vierne revient à la barcarolle de la Canzonetta pour hautbois et piano composée dans sa jeunesse. L’artiste a mûri et la musique a gagné en subtilité. Le thème est délicieux et on ne saurait s’ennuyer dans cette belle promenade au sein de la ville des amoureux. Du tout meilleur Vierne, digne de Fauré et de Debussy. (4’00)

Steppe canadien. Cette pièce est la plus développée et la plus profonde du recueil. C’est le souvenir des immenses plaines canadiennes que Vierne voyait défiler inlassablement depuis son compartiment de train lors de sa tournée aux Amériques en 1927. Un thème très sombre se détache d’une figure répétitive et lancinante au piano. Le piano devient de plus en plus glacial alors que le thème monte en intensité jusqu'à un développement impressionnant par son ampleur. On ressent d’une manière émouvante toute la nostalgie de ces paysages désertiques et froids. La Sinfonia Antartica de Ralph Vaughan Williams pointe son nez. (Le titre s’explique par le fait que le mot Steppe, d’origine russe, fut d’abord masculin en français, avant de retrouver son genre d’origine, le féminin). (9’30)

Poissons chinois. Le recueil se termine par un scherzo. La sonate pour violoncelle et piano n’en comportait pas, afin de préserver l’équilibre et le style de l’œuvre. Ici, Vierne peut se permettre de conclure par l’une de ses pièces les plus typiques. On est tout de suite séduit par cette musique où Vierne s’est amusé à mettre en notes ces poissons qui vous regardent tranquillement avant d’effectuer un démarrage aussi fulgurant qu’imprévu. Un régal totalement délicieux. (2’30)