Citations de Louis Vierne extraites de lettres, de ses Mémoires ou dentretiens avec Bernard Gavoty
De la musique en général
« Il est pittoresque de se rappeler cette définition de la musique inscrite en tête des théories élémentaires : la musique est lart de combiner les sons dune manière agréable à loreille. Il faudrait dabord savoir ce qui est agréable à loreille : cela dépend de lindividu, lon ne saurait généraliser. Il vaudrait mieux dire : La musique est le mode dexpression par le son de ce quil est convenu dappeler la beauté. Jai lu ailleurs cette définition : Lart a pour objet la joie supérieure des hommes libres. Ceci est magnifique ; on ne peut définir lart par des mots concrets, mais on peut lui assigner une fonction. Cette fonction est vraiment la joie et rien dautre. »
« Comme toute manifestation de lesprit, la musique a évolué au cours des âges, pour aboutir à notre époque à deux tendances principales : la musique pure, ayant pour objet le commentaire des mouvements de lâme, et la musique descriptive ou pittoresque. Les représentants de la première tendance demandent à lart musical de traduire ce que ne peut exprimer la parole ; les adeptes de la musique pittoresque lui demandent dévoquer des sensations. Pour les uns, il faut une excitation mentale ; pour les autres, la mémoire des perceptions suffit. »
« Puisquon ne saurait rester indifférent en matière dart, et quil faut prendre parti, je nhésite pas à affirmer ma préférence pour le premier des deux musiciens, pour celui qui fait uvre émotive en commentant la vie intérieure. Il ne saurait concevoir que dans livresse, quel que soit le moyen qui la lui procure : cest la condition de lénergie créatrice. »
« Lélément primordial de toute musique émotive cest le thème. Sa conception se fait comme celle de lenfant ; seulement, à sa différence, il ne jaillit pas toujours de la première ivresse, mais parfois du souvenir, qui est autrement fécond ; celui-ci donne lexcitation mentale dont sortira tôt ou tard ce thème ; une fois conçu, il peut être retravaillé, transformé - voyez Beethoven ou Franck - mais ce qui importe, cest létincelle première. La raison vient ensuite qui trie, contrôle, ordonne. Son rôle est très important : il nen reste pas moins que cest à la sensibilité personnelle que revient le rôle éminent en matière de création esthétique. Chez le musicien doué et cultivé, cette sensibilité va jusqu'à létat appelé « maladif » par les mortels plus rudimentaires et qualifiés par eux-mêmes de « normaux »... »
« La raison, le goût choisissent la forme qui convient à la traduction du sentiment. Trop souvent, on lui attribue une fonction déplacée, comme si le cadre était par lui-même dattirer les idées. Le rêve seul engendre luvre dart. Dionysiaque par essence, la musique nemprunte sa forme à Apollon que pour être perceptible. Apollon demeure le truchement ; la vie est en Dionysos. »
« Le musicien pur chante sa joie, sa douleur, sa haine, sa colère, son espérance, sa foi. Son champ de création est infini parce quil traduit tous les sentiments au travers de sa personnalité. Au contraire, lartiste pittoresque qui peut engendrer à froid, se borne à procurer des sensations imprécises, des ambiances. Il est un musicien de décadence : cest pour cela, dailleurs, quil est le dieu de lépoque... »
« Si la musique était une chose facile, elle deviendrait très vite une chose vulgaire, elle tomberait - cest le mot - dans le domaine public, et ce serait vraiment dommage que de grands hommes y aient mis tout leur cur et toute leur science pour que cet immense effort aboutît en définitive à faire les délices des midinettes. As-tu jamais entendu le clavecin bien tempéré, sifflé par les peintres en bâtiments ? Non. Tant mieux. Stendhal disait : « Avant tout rester inconnu. ». Je dois dire que les musiciens, et nous les premiers, pauvres organistes, nous sommes, à cet égard, extrêmement privilégiés : on nous siffle peu dans la rue... »
« La mode est, dit-on, à la composition à froid. Ces uvres enfantées dans les neiges nont quun inconvénient, celui de glacer le public. Jai horreur de ces symphonies-sorbets qui font rire jaune, de ces sonates « intelligentes » et de ces pauvres notes qui figurent, nous dit-on, des symboles philosophiques. Jattends de la musique, en ce qui me concerne, des joies tout autres que ces spéculations hasardeuses dont je vois mal la parenté avec lart. Si la musique doit être une science exacte, alors tant pis, jaime mieux lalgèbre, cest autrement vivant... et utile. En musique, il arrive parfois que deux et deux fasse cinq... »
De la musique romantique
« Jaime dans la musique ce qui émeut, non ce qui étonne, encore moins ce qui détonne. Jai rompu des lances à ce sujet avec bien des gens et même Ravel, qui maccusa un jour, gentiment dailleurs, davoir une tendresse perverse pour la musique dite romantique - « cette musique quon écoute avec les poings devant les yeux », me dit-il. Je lui ai répondu que je préférais avoir les poings devant les yeux plutôt que dêtre obligé de les tenir devant mes oreilles... Il a ri, jai ri, nous avons ri ensemble. Dailleurs Ravel est un grand monsieur, tandis que les autres... »
De l'art d'émouvoir
« Un jour, je disais à Fauré que sa seconde sonate pour violon et piano mavait tiré les larmes des yeux ; il me répondit, en me serrant le bras à me faire crier : « Merci. Il ny a rien de plus beau ni de meilleur que de pleurer sans raison. Mais tout de même, quel singulier métier nous exerçons. Nous prétendons distraire, consoler, et nous ne sommes heureux que lorsque nous avons réussi à faire pleurer ! » Eh ! oui. Pleurer, cest bon, au fond, parce quon redevient enfant : je ne vois pas ce quon peut souhaiter de mieux... »
« Emouvoir, vois-tu, c'est, au fond, ce qu'ont cherché de tous temps les musiciens dignes de ce nom. Beethoven, Franck, Wagner, n'ont pas désiré autre chose, et aussi Bach, malgré sa perruque, son collet et ses manies - car il a eu des manies et des procédés, comme tout le monde. Seulement, il avait un génie qui éclipsait jusqu'à son métier, et Dieu sait cependant quel métier il avait.»
De linspiration
« Naturellement, je ne suis pas davis quil faille palper son cur à chaque mesure ; on tombe facilement de la sentimentalité dans limpudeur et de limpudeur dans lexhibitionnisme. Mais il y a, je crois, dans la création artistique, un mélange dabandon et de lucidité dont il est important de se départir : un quart dinspiration, trois quarts de transpiration, comme lon dit familièrement. Eh bien ! il paraît quun quart, cest bien trop accorder à linspiration. Pauvre inspiration, il est bien porté de la blaguer , cela nest pas nouveau, témoin le Renard et les Raisins... »
« Je crois de plus en plus que lenvie, le besoin décrire sont les symptômes les plus sûrs de linspiration. Il y a dans cette impulsion quelque chose dindéfini, de vague, quil ne faut point contraindre. Viendrait-il à lidée dactiver léclosion dune rose ?... Seulement, à la différence de la fleur qui, ouverte, se suffit à elle-même, cest au moment où linspiration jaillit quil faut la saisir au vol et se mettre au travail. On vit quelques jours dans le rêve, et puis brusquement, voilà quil faut retrousser ses manches. Quelle chose affreuse ! Il semble que, ce faisant, nous allions contre notre destin qui devait être, jimagine, limmobilité. Dailleurs la meilleure preuve que lhomme nétait pas fait pour le travail, cest que le travail le fatigue... Cela te fait rire ?... Il y a des jours où cela fait pleurer, quand lidée fuit devant ta poursuite ou se change en quelque chose de vulgaire : on pourchassait un papillon : cest une feuille morte. Amère désillusion. Mais parfois il arrive que ce papillon est un authentique papillon, qui temmène loin, très loin, bien plus loin que tu ne lavais prévu tout dabord. Je ne connais rien de meilleur dans la vie que la joie de lascension , de la découverte. On se grise dair pur, et quand on vient de laffreux bas-fond quest la vie de chaque jour, on nen croit pas ses yeux... ou ses narines... Crois-moi, alors, on ne regrette pas dy avoir été de son voyage. »
De la culture
« Je crois que beaucoup dinterprètes éviteraient une bonne partie de ces ridicules sils avaient dans la cervelle un peu moins de doubles croches et un peu plus de poésie et de culture. Jai connu des vedettes consacrées qui, à cet égard, étaient parfaitement vierges. Il y avait là de singuliers préjugés. Quun virtuose sache lire, cest admis ; quil sache écrire, cest étrange ; quil dépasse le brevet élémentaire, cest suspect. « Bête comme un musicien », dit-on. Hélas... »
« Le jour où jai aventuré que le musicien, créateur ou interprète, devait être en même temps un homme cultivé dans toutes les branches, je me suis fait rire au nez par les plus illustres représentants de lune et lautre catégories. « A quoi voulez-vous que serve à un musicien la connaissance de la loi de Newton ! » - « Que diable un virtuose a-t-il à faire des équations du second degré ? » Devant cet état desprit, il ny a quà sincliner. Inutile dessayer de faire comprendre à ceux-là que tout se tient : en dehors de leur petite spécialité, ils ne voient rien. »
Du musicien
« Il faut de la technique, une splendide technique. Mais ce quil faut aussi et par-dessus tout, cest être capable dun peu damour... Qui naime pas ne saurait produire. Il nest pas difficile de diagnostiquer de la tendresse de bien des gens qui, pourtant, lont voulu décrire. Ils font des efforts touchants ; seulement, au moment de dire « Je taime », il y a quelque chose qui accroche, et le mot leur reste dans la gorge. Cest dommage parce que, vraiment, cest un joli mot... »
« Je ne crois pas quun musicien qui ne peut ni aimer ni souffrir en tant quhomme - il y en a - fasse jamais une très belle chose. Tout se paye... très cher parfois, trop cher, sans doute. Le succès vient trop tard, lamour sen va trop tôt, le bonheur ne vient jamais... »
« Donner de la joie, quelle belle chose, quand on y pense ! Plus je vais, plus je comprends que nous ne pouvons faire un plus noble usage de notre existence, nous qui avons été créés, que de créer à notre tour un peu de beauté...»
« Il faut penser si longtemps à une uvre avant de la bien rendre : c'est seulement quand on commence à la savoir très bien, techniquement, qu'on s'aperçoit qu'on n'y a rien compris et que tout est à faire. Il y a là une longue période d'incubation qu'on ne saurait hâter par aucun moyen sans tomber dans l'arbitraire. On ne force pas plus la musique que la nature. Evidemment, ici comme ailleurs, l'ambition est une chose bien gênante : il est difficile d'être un véritable interprète, beaucoup plus aisé d'être un simple automate, mais ajoutons que le spectacle de ceux qui s'y résignent n'est guère fait pour tenter. Dieu nous garde de jamais compter dans les rangs de ces messieurs qui justifient si admirablement le calembour attaché à leur profession : des exécutants. Ils exécutent, en effet...»
Du professorat
« Le professorat est une curieuse carrière. Pour moi, la vue de ces êtres distraits et pressés me fait imaginer quils ont pris le parti denseigner aux autres ce quils désespéraient dapprendre eux-mêmes, en sorte que le maître et lélève sinstruisent de compagnie, ce qui, au reste, ne va pas toujours sans profit réciproque... »
« On ne donne pas une leçon sans peine. Pas toujours, au moins. Je dis : pas toujours, parce que je me souviens d'un mot que me dit Massenet, qui était non seulement un musicien de classe, mais un homme délicieux : "Rien n'est plus facile que de donner une leçon. Trois phrases suffisent : "Bonjour, Mademoiselle", "Un peu moins vite", "Mes hommages à Madame votre mère". C'est très simple, en effet, quand on l'envisage sous cet angle, mais ce n'est pas le mien.»
Des critiques
« Le monde actuel est stupéfiant : létalon de son jugement est de qualifier de génial tout ce quil ne comprend pas, pour ne point retomber dans les errements de nos pères, lesquels, par crainte de se compromettre, jugeaient avec létalon contraire. Lexcuse de ces consécrations est dans la qualité des consécrateurs. Seulement, le malheur veut que, pour avoir du génie aux yeux de nos modernes aréopages, il faille surtout avoir la faculté darrondir le dos. Par leurs flexions de reins, les musiciens se sont assimilés aux histrions de bas étage. »
De la gloire
« La gloire ? ... Mais comment savoir ce que cest ? à partir du moment où lhomme prétend y avoir goûté, il cesse den être digne. Pitoyable et vaniteux microbe, qui na pas même assez de sens critique pour sentir son insignifiance ! Rien nest vraiment grand sur terre. Renan avait cent fois raison. Ce qui seul, ici bas, donne lidée de linfini, cest la bêtise humaine. »
De lidéal artistique
« ...Mon idéal artistique, que je croyais susceptible de rendre les hommes meilleurs, par la traduction du sentiment damour universel. »
« Jai aimé le beau. Jai voulu le créer. »
De la souffrance et de lart
« Un jour que, devant moi, on plaignait Beethoven de se horribles souffrances : « Elles nous ont valu les beaux quatuors que nous venons dentendre », fut-il répondu. Encore un de ces clichés chers aux bourgeois douillets ! comme si la douleur était féconde ! Il faut lincroyable bêtise, la jobardise humaine qui est sans limites, pour ne pas comprendre, quau contraire, la souffrance est destructrice de vie, quelle est le pire des paralysants, lennemie de toute manifestation vraiment artistique. Pleurer est une laide grimace ; elle se traduit en art par une laide grimace : quon le veuille ou non, cest ainsi. Les pages immortelles sont celles qui célèbrent la joie ; les autres disparaîtront. Quand lhomme chante sa douleur, il use dun artifice pour se donner le change à lui-même. Quand il chante la joie, il sépanouit vers la lumière pour quoi il est fait. »
« Dun point de vue esthétique, je ne vois à la souffrance quune utilité : cest affiner la sensibilité de lartiste. Quant au fait même de la création, elle na rien à faire, et si on la mêle à tout propos à la musique et à la peinture, cest parce que lon confond sans cesse lévénement et limagination. »
« On ne crée rien dans la souffrance. On le croit parfois. Illusion : cest le signe quon est déjà sorti de la souffrance. »