Compositeurs français contemporains de Louis Vierne    

Ernest Chausson (1855-1899)

Ernest Chausson est né le 20 janvier 1855 à Paris. Il suit d’abord des études de droit afin de satisfaire sa famille (il obtient sa licence en 1876) et entre ensuite au Conservatoire de Paris dans la classe de Massenet, puis en 1880 dans la classe de Franck. Très cultivé, il côtoie plusieurs grands peintres de l’époque (Renoir, Degas...), et se lie d’amitié avec Debussy, Fauré et Chabrier. Il voue un véritable culte à la musique de Wagner qui a su ressusciter les légendes anciennes. Mais cette influence sera parfaitement digérée et maîtrisée (il préconisait d'ailleurs une « déwagnérisation »). Il mène une activité musicale très active et très appréciée, notamment à la Société Nationale de Musique, et meurt prématurément d’un accident de bicyclette le 10 juin 1899 à Limay (près de Mantes).

Bien que venu tard à la musique et mort jeune (à 44 ans), Chausson laisse une œuvre importante, résultat d'un travail acharné. Beaucoup de pièces ont aujourd’hui une renommée digne de leur valeur, que ce soit le poème pour violon et orchestre (1898) dit le "Poème de l'Amour Triomphant", le poème de l’amour et de la mer pour soprano et orchestre (1892), l'émouvante et magnifique symphonie en si bémol majeur (1890), la chanson perpétuelle pour soprano, quatuor et piano (1898) ou le concert pour piano, violon et quatuor à cordes (1891) qui est l’un des grands chefs-d’œuvre de la musique de chambre. Mais sa pièce maîtresse reste son opéra Le Roi Arthus injustement méconnu et délaissé. Chausson était très cultivé et avait dressé une liste de dix opéras à composer qui témoigne de son éclectisme : les Bohémiens (d’après Pouchkine, drame lyrique en trois acte), Tourandocte (comédie lyrique en deux actes d’après Schiller), Macbeth, Conrad Wallenrood (d’après Mickiewicht (sic)), Le Roi Arthus, Rama (drame lyrique en trois actes), Numance (d’après Cervantès), Le prophète voilé (d’après Moore), Griselidès et l’Ile Heureuse.

La vie lui laissa le temps de ne composer que le Roi Arthus. Cet opéra est la réplique du Tristan de Wagner. Si l’histoire est légèrement différente, les situations dramatiques et la psychologie des personnages sont pratiquement identiques dans les deux ouvrages. La principale différence porte sur la portée philosophique du message final. La version de Chausson n’a rien à envier au modèle wagnérien. C’est une œuvre splendide, émouvante et spectaculaire. Déjà, le livret (de Chausson lui-même) est remarquablement écrit et alterne habilement prose et vers. De plus, la musique ajoute à la puissance de l’orchestre de Wagner la clarté de la musique française. Enfin, les voix sont superbement traitées, mais il faut là des très bons chanteurs pour faire ressortir toutes les beautés d’une telle partition. C’est en tout cas mon opéra préféré avec Pelléas et Mélisande de Debussy. Cet opéra est tout aussi psychologique que Tristan, mais rajoute en plus du merveilleux (cf. l’apparition de Merlin l’Enchanteur) et du théâtral (scènes de bataille au loin). Que cet opéra ne soit plus du tout joué semble totalement incroyable, et qu’il soit par dessus le marché critiqué dans la littérature par des personnes qui ne l’ont même pas entendu mais qui essayent malgré tout de justifier cet oubli, semble tout aussi délirant. À plus forte raison que cette splendide musique est proche du poème pour violon et orchestre qui connaît toujours une grande popularité. Un opéra aussi magnifique, brûlant, passionné, intense et poétique mérite largement le même succès : N'hésitez-donc pas à vous procurer l'excellent enregistrement sorti chez Erato à petit prix.

Jean Cras (1879-1932)

« Le Pierre Loti de la musique » A la manière de Pierre Loti en littérature, Jean Cras connut une double carrière : celle de compositeur et celle de marin. Né en Bretagne en 1879, il fit en 1902 ses débuts d’enseigne de vaisseau affecté à la surveillance des pêcheurs d’Islande. Il s’illustra ensuite pendant la première guerre mondiale à la barre du torpilleur Commandant-Bory. Il devint alors capitaine du grand cuirassé La Provence (1927-1929) avant d’être nommé, avec le grade de contre-amiral, major général commandant du port de Brest. De plus, il fut l’inventeur de la règle rapporteur encore fréquemment utilisée par les marins pour le repérage cartographique. Parallèlement à cette brillante carrière existe aussi un musicien inspiré au talent indéniable, pour ne pas dire génial par moments. Sa vie de marin eut une grande influence sur sa musique. Les thèmes orientaux se mêlent à une atmosphère marine nimbée de sa Bretagne natale. Vastes horizons, recueillement dans la solitude de la nuit, poésie ineffable de la mer, exaltation à l’arrivée au port, nostalgie de la terre natale, exotisme des pays accostés... Il saura cependant se départir de ces batailles maritimes effrayantes engloutissant navires et âmes humaines. En effet, « à la beauté du monde, Jean Cras opposera un message de beauté, de tendresse et d’amour » (Michel Fleury) et comme le soulignait Paul Le Flem, autre compositeur breton, « l’inguérissable propension au rêve du Breton l’emportait sur la réalité, et chassait la vision des navires engloutis dans les flots ».Son œuvre est celle d’un merveilleux poète et d’un grand romantique qui touche directement le cœur de chacun. Je ne saurais trop conseiller l’écoute de ses œuvres pour orchestre (chez Timpani, 2C2037). On y trouve son chef-d’œuvre absolu : un vaste poème symphonique de 1927 intitulé Journal de bord, en trois parties dont les sous-titres dressent le décor : Quart de huit à minuit, houle au large, ciel couvert se dégageant au coucher du soleil, rien en vue - Quart de minuit à quatre, très beau temps, mer très belle, rien de particulier, clair de lune - Quart de quatre à minuit, la terre en vue droit devant. Une œuvre splendide, d’une grande beauté orchestrale. On ne peut s’empêcher de faire la comparaison avec La Mer de Debussy, mais si Debussy se montrait impressionniste dans sa description de la mer, Cras se montre poète au lyrisme ample et intense. On a là deux visions qui n’ont rien à s'envier l’une l’autre par leur qualité musicale respective. On trouve ensuite un Concerto pour piano de 1931 qui fait partie de mes préférés, notamment le mouvement lent d’une poésie marine inégalable : une nuit étoilée rêveuse sur les mers australes, un souffle nostalgique sorti des profondeurs de la mer, un exotisme magique et tendre. Le piano se montre ici d’une couleur et d’une virtuosité digne du Concerto en sol de Ravel. On retiendra enfin la Légende pour violoncelle et orchestre de 1929, superbe chant d’amour à la Bretagne et aux légendes celtes. C’est une véritable poésie des sons et des émotions au lyrisme mystique envoûtant.Jean Cras a aussi écrit un opéra Polyphème, des œuvres pour piano fort intéressantes (notamment ses Paysages, enregistrés là aussi chez Timpani), des mélodies à l’exotisme ravageur (toujours chez Timpani) et une abondante musique de chambre. Jean Cras est donc un compositeur majeur du vingtième siècle à découvrir absolument, tant sa musique est belle, originale et d’une émotion directe.

Alexis de Castillon (1838-1873)

Alexis de Castillon de Saint Victor est né à Chartres en 1838. Il suit d’abord des études militaires à Saint-Cyr et devient officier de marine. Il s’intéresse ensuite à la musique et décide de s’y consacrer pleinement auprès de Franck dont il devient l’un de ses plus brillants élèves. Il est l’un des fondateurs de la Société Nationale de Musique en 1871. Il en rédige notamment les statuts :  « Le but que se propose la société est de favoriser la production et la vulgarisation de toutes les œuvres sérieuses, éditées ou non, des compositeurs français, d’encourager et de mettre en lumière autant que cela sera en son pouvoir, toutes les tentatives musicales de quelque forme qu’elles soient à la condition qu’elles laissent voir de la part de l’auteur des aspirations élevées et artistiques... ». Il se heurte plusieurs fois, lors des concerts de cette société nationale, à l’incompréhension du public. Sa musique est très nouvelle et audacieuse pour l’époque. Son concerto pour piano est en cela une œuvre merveilleuse. Il se place dans la lignée de Schumann mais anticipe de manière géniale le lyrisme de Rachmaninov. Ce concerto à la construction pleine de surprises est l’un de mes préférés : beauté extraordinaire des thèmes, poésie, romantisme passionné et généreux...

On se demande pourquoi une œuvre aussi belle n’est jamais jouée ! Castillon est un trésor de la musique française et sa mort prématurée en 1873 est une considérable perte. Avec un peu plus de métier et de temps, sa nature romantique aurait pu s’épanouir et donner quantité de chefs-d’œuvre.

Vincent d’Indy (1851-1931)

Vincent d’Indy est né en 1851 à Paris. Il est issu d’une famille aristocrate, fortement catholique et à l’éducation très rigoureuse. Son amour pour les Cévennes date de 1864 et il y retournera à maintes reprises. Dans sa famille, la musique est une tradition mais pas forcément un métier ; il goûte alors avec beaucoup de plaisir à Beethoven et à Meyerbeer dont il admire les Huguenots ! Sa culture littéraire est également très étendue. Ses études musicales sont solides : il a comme professeur Lavignac pour l’harmonie, et Diemer et Marmontel pour le piano. Fervent patriote, il s’engage volontairement en 1870. Et après la défaite, il participe avec Franck, Duparc et Saint-Saëns à la création de la Société Nationale de Musique (SNM), institution chargée de promouvoir la musique française alors supplantée par la musique allemande dans les salles de concert. Il entre aussi au Conservatoire et devient l’un des élèves les plus brillants de Franck. Il se met à composer ses premiers chefs-d’œuvre (Wallenstein, La forêt enchantée...) fortement influencés par la musique wagnérienne et d’inspiration germanique (ce qui peut sembler curieux pour quelqu’un qui se dit patriote français mais s’explique par le mauvais goût d'une grande partie de la musique française de l’époque). Il devient président de la SNM en 1890 et fonde en 1894 la Schola Cantorum où il devient aussi professeur. Il se produit aussi très souvent en tant que chef d’orchestre et fait ressusciter plusieurs chefs-d’œuvre du passé (par exemple l’Orfeo de Monteverdi). Il meurt à Paris en 1931.

Son œuvre musicale est très importante et s'essaye à beaucoup de genres. Cependant, on a longtemps considéré cette musique comme austère et ennuyeuse, ne voyant en d’Indy qu’un aristocrate catholique aux idées politiques intransigeantes. Ces dernières mises de côté, il reste une œuvre admirablement écrite, d’une inspiration magnifique et d’une grande beauté. Ses œuvres symphoniques sont en particulier splendides. On retiendra surtout les Variations Symphoniques «Istar» qui prouvent à ceux qui en doutaient encore que d’Indy peut être un compositeur passionné et débordant de sensualité. D’Indy est un merveilleux orchestrateur et ses autres poèmes symphoniques sont dignes d'intérêt : Wallenstein, La forêt enchantée, le poème des rivages, Jours d’été à la montagne... On n'oubliera pas non plus son immense deuxième symphonie, partition colossale où la sensualité, le pittoresque et l'émotion sont loin d'être absents de cette page d'une ampleur polyphonique impressionante. Il laisse aussi deux opéras de haute inspiration, d'un esprit wagnérien, mais d'une clarté française: Fervaal et l'Etranger. Son apport à la musique de chambre est tout aussi important : trois quatuors à cordes qui allient un art hautement maîtrisé à une expression débordante ; deux trios avec piano dont le deuxième, inspiré par la musique baroque française, est d’une grande fraîcheur ; un trio pour piano, clarinette et violoncelle ; une sonate pour violoncelle et piano ; un quintette pour piano ; un beau sextuor à cordes ; une sonate pour violon et piano... et aussi quelques pages admirables pour piano comme l'agréable et délicieux poème des montagnes.

Ses œuvres marquent toutes une profonde admiration pour Franck. D’Indy fut en effet l’un des plus courageux défenseurs de l’organiste de Sainte-Clotilde mais il ne fit pas toujours preuve d’une grande objectivité dans ses jugements, ce qu’on lui reprochera beaucoup. Il reprend dans plusieurs de ses œuvres la forme cyclique, procédé de composition si cher à Franck, qui atteint son apogée dans le second quatuor et la seconde symphonie. De plus, son univers harmonique reste profondément marqué par Wagner; mais, tout comme Franck, cette influence est totalement intégrée et maîtrisée.En conclusion, d’Indy est un grand et magnifique compositeur dont il serait bon de jouer l'ensemble des oeuvres, et pas uniquement la fameuse Symphonie Cévenole pour piano et orchestre.

Théodore Dubois (1837-1924)

Théodore Dubois est né le 24 août 1837 à Rosnay. Il fait ses études musicales au Conservatoire de Paris dans les classes de Benoist (orgue) et de Thomas (composition). Il obtient le Grand Prix de Rome en 1861. Il est nommé organiste des Invalides de 1855 à 1858. Ensuite, il devient maître de chapelle à Sainte-Clotilde et à la Madeleine. Il succède alors en 1877 à Saint-Saëns aux orgues Cavaillé-Coll de cette dernière. Il suit aussi une brillante carrière de professeur au Conservatoire. D’abord professeur d’harmonie (1871), puis de composition (1891), il devient directeur du Conservatoire de 1896 à 1905. Il laisse en 1921 un célèbre « Traité d’harmonie » et meurt le 11 juin 1924 à Paris. L’œuvre de Dubois est assez importante mais ne se distingue pas par son génie. Compositeur « officiel », sa musique est cependant très bien écrite et toujours du meilleur goût. Il s’est essayé aussi bien à l’opéra qu’à la musique symphonique. On lui doit aussi des oratorios et des pièces pour piano. Mais seule son œuvre pour orgue a un tant soit peu survécu. Outre une superbe toccata en sol majeur que j’aime beaucoup jouer de temps en temps, sa Marche des Rois Mages reste assez célèbre. L’essentiel de cette musique pour orgue est destinée à accompagner le culte catholique. Réunis en plusieurs recueils, ces pièces ne sont pas très originales, mais possèdent un très beau sens religieux digne d’intérêt. Un compositeur mineur, mais soucieux de son art.

Marcel Dupré (1886-1971)

Marcel Dupré est né à Rouen le 3 mai 1886 dans une famille de musiciens. Son père était notamment organiste sur le très bel instrument Cavaillé-Coll de Saint-Ouen à Rouen (Vierne lui rendra d’ailleurs visite en 1915, et composa à cette occasion son premier nocturne pour piano op.34). Dupré est un enfant précoce. Il devient organiste de Saint-Vivien (Rouen) dès l’âge de douze ans et improvise déjà avec une rare facilité. En 1898, il part au Conservatoire de Paris dans la classe d’orgue de Guilmant (où il a aussi comme professeur Louis Vierne), étudie le piano avec Diémer et la fugue avec Widor. Il crée en 1912 la troisième symphonie pour orgue op.28 que Vierne lui a dédiée. Il obtient en 1914 le Premier Prix de Rome. Il est reconnu inapte au service militaire et évite ainsi l’horreur de la Première Guerre Mondiale. Il se consacre alors à un immense projet alliant sa prodigieuse mémoire à un travail intensif : jouer de mémoire toute l’œuvre pour orgue de Bach. Cette intégrale monumentale, première du genre, fut donnée au Conservatoire en 1920, et au Trocadéro en 1921.

Sa virtuosité incroyable et ses talents exceptionnels d’improvisateur, pour ne pas dire uniques, le font surnommer « le Liszt de l’orgue ». Sa carrière internationale l’emmène jusqu’aux États-Unis où il joue sur les plus grandes orgues du monde. Parallèlement, il succède à Widor à l’orgue de Saint-Sulpice et en reste titulaire jusqu'à sa mort. Il est aussi nommé professeur d’orgue au Conservatoire entre 1926 et 1954 et en devient directeur de 1954 à 1956. Marcel Dupré meurt le 30 mai 1971 dans sa maison de Meudon.

Son œuvre est assez importante et d’un style très personnel. Dupré fut l’un des plus grands improvisateurs de tous les temps. Gavoty, qui le connaissait bien, qualifiait de génie ce que Dupré appelait tout simplement un exercice naturel de rigueur dans le travail. Le compositeur est fortement influencé par l’improvisateur. Non que ses œuvres soient d’un caractère rhapsodique (Dupré improvisait des sonates, des fugues et des canons très complexes avec une facilité déconcertante), mais beaucoup d’entre elles sont issues du souvenir d’une improvisation. Il a écrit pour orchestre (Fantaisie pour piano et orchestre, symphonie pour orgue et orchestre, concerto pour orgue et orchestre), pour piano (six préludes), de la musique de chambre (sonate pour violon et piano), de la musique religieuse (un oratorio « la France au Calvaire ») et quelques mélodies (A l'ami perdue). Mais l’essentiel de son œuvre est écrit pour l’orgue. Il compose aussi bien des œuvres de style symphonique (deux symphonies, les « Nymphéas », « Evocation », « Suite bretonne »...) que des pièces de tendance néoclassique (six préludes et fugues, 79 chorals, « Le tombeau de Titelouze »...). Son inspiration est à la fois religieuse (on remarquera le « Chemin de la Croix » sur un texte de Paul Claudel) et de concert (Scherzo, Trois Esquisses...). Il laisse en outre de nombreux ouvrages didactiques dont un « traité d’improvisation » en 1926.Son style est très personnel. Il découle à la fois de la musique symphonique romantique d’un Vierne et des innovations rythmiques et harmoniques d’un Stravinsky. Son écriture polyphonique est toujours très complexe et l’harmonie, tout en gardant une base tonale, devient de plus en plus atonale au fil des années. Soit une musique originale, très bien écrite, et toujours inspirée, mais que l’on a souvent négligée au profit des talents de l’interprète et de l’improvisateur. Toutefois, la tendance commence à s’inverser et le label Naxos a sorti les douze premiers volume d'une intégrale de ses œuvres pour orgue qui reste en suspens. Pour l’instant, on trouve notamment une splendide symphonie pour orgue et orchestre en sol mineur et un concerto pour orgue qui conviennent parfaitement à la découverte de ce compositeur ((Dupré, oeuvre intégrale pour orgue, Volume III, Naxos).