Sylvio Lazzari est né le 30 décembre 1857 à Bozen, dans le Tyrol méridional. Son nom italien provient de lorigine napolitaine de son père. Ce dernier est mort alors que le jeune Sylvio navait que trois ans. Le remariage de sa mère le laisse enfant unique. Il commence très tôt lapprentissage de la musique : dès six ans le violon et à huit ans il entre dans lorchestre de la ville. Cependant, suivant la volonté de sa famille, il ne se tourne pas vers une carrière musicale mais juridique. Cela ne lempêche pas de publier quelques mélodies. Mais à vingt-cinq ans, une fois son diplôme obtenu à Vienne, il part pour Paris puis pour Londres. Une mésaventure le fait rester en France et il réussit, par de curieux hasards, à sintroduire dans le milieu artistique de la capitale en dépit d'un fort sentiment anti-germanique ambiant.
Pianiste reconnu, il rencontre Gounod en 1883 qui lenvoie au Conservatoire parfaire ses études. Il entre dans la classe de César Franck qui influencera énormément son style. Il compose sur le coup plusieurs uvres de musique de chambre de grande valeur : un quatuor à cordes en 1887, un octuor à vents en 1889, un trio pour violon, violoncelle et piano et une sonate pour violon et piano dédiée à Eugène Ysaye qui la joua fréquemment. Il est naturalisé français en 1896. Son premier opéra Amor (1889-1894, crée en 1898) marque son amour pour la Bretagne. Son second grand opéra La lépreuse (1899-1902, crée en 1912 à lOpéra-Comique) reste son uvre la plus populaire. Suivront ensuite Melaenis (1905-1912, crée en 1927 à Mulhouse), Le Sauteriot (1913-1917, crée en 1917 à Chicago), puis la Tour de feu (1928, des extraits sont enregistrés chez Malibran Music).
Sylvio Lazzari meurt mort le 10 juin 1944 à Suresnes dune congestion pulmonaire. Son uvre comprend, outre la musique de chambre et les opéras cités ci-dessus, une splendide symphonie pour orchestre (1907, enregistrée chez Naxos), un Concertstück pour piano et orchestre (1895), une rhapsodie pour violon et orchestre (1922) et plusieurs poèmes symphoniques : Effets de nuit (daprès Verlaine, 1890, enregistré par Michel Plasson), Tableaux maritimes (1920, enregistré chez Naxos), Impressions dAdriatiques, Fête Bretonne. On trouve aussi une vingtaine de pièces pour piano et une cinquantaine de mélodies diverses.
Ses premières uvres se placent dans la lignée de lécole franckiste fortement influencée par Wagner. Mais il se détache légèrement de cette voie romantique en incluant le folklore de la Bretagne et un impressionnisme discret. « Sylvio Lazzari demeure extrêmement personnel par la force de sa pensée et la couleur très particulière de sa sensibilité passionnée. Son écriture est claire et robuste, et son orchestre très soigné découvre des effets pathétiques extraordinairement persuasifs. » (Emile Vuillermoz).
Il eut de son vivant de réels succès, mais toujours sans aucune suite : « Bref, sans jamais avoir été un artiste méconnu, car ses succès furent nombreux, Lazzari a été poursuivi toute sa vie par un génie malfaisant qui sest appliqué à gâter ses réussites. On songe à ces contes classique où un fée, mécontente de ne pas avoir été invitée au baptême dun nouveau-né, exerce sur lenfant au cours de son existence, les plus sournoises représailles. Autour du petit Sylvio, on a dû blesser lamour-propre dune fée... » (Emile Vuillermoz, linformation musicale, 1942).
Personnellement, je trouve que Lazzari, sans être un musicien révolutionnaire et complètement génial, est un très bon compositeur injustement méconnu. Les quelques uvres que je connais de lui sont très belles et très bien écrites ; je ne me lasse pas de les écouter. On trouve actuellement en disque sa Symphonie en mi bémol et les Tableaux Maritimes (chez Naxos, 8.554086, collection patrimoine). Cette symphonie est un vrai chef-duvre. Certes, elle reste fortement influencée par celle de Franck, mais lélève égale ici le maître. Lle mouvement lent est dune beauté maritime et dune puissance expressive qui placent cette symphonie au rang des meilleures réussites du genre. Les Tableaux maritimes sont de la même veine et on ne comprend pas pourquoi des uvres aussi séduisantes et poétiques sont encore négligées par les orchestres français. Son trio pour piano est à signaler, tout comme sa sonate pour violon et piano que j'aime tout particulièrement : uvre expressive, elle compte de très belles mélodies parcourues d'énergie passionnée. Elle mériterait dêtre jouée plus souvent en concert.
Paul Le Flem est né à Lézardieux en Bretagne en 1881. Il est orphelin à lâge de douze ans. Étudiant à Brest, il apprend la musique en autodidacte. Sa mauvaise vue lempêche de devenir marin ; il se rend donc à Paris pour continuer sa formation de musicien. Il étudie avec Widor et Lavignac au Conservatoire (1899) et Vincent dIndy et Albert Roussel à la Schola Cantorum. Parallèlement, il suit les cours de Bergson à la Sorbonne et obtient sa licence de philosophie. En 1902, parti dix mois en Russie, il rencontre Tchékov, Gorki et Rimski-Korsakov.
De retour à Paris, il est fortement séduit par les innovations musicales du Pelléas de Debussy. Ses premières uvres marquent ainsi une synthèse remarquable entre limpressionnisme et lécriture contrapuntique héritée de la Schola Cantorum. On y trouve la première symphonie (1906-1908), la fantaisie pour piano et orchestre (1911), le poème symphonique les Chants du large (1911) et le Tryptique Symphonique (Danses, Pour les Morts, Invocation) (1912-1913).
Sa femme lui inspire son premier opéra Aucassin et Nicolette (1909), uvre dune poésie émouvante aux archaïsmes savoureux. La guerre marque un changement, et devant les difficultés financières, il devint critique musical à la revue Comdia en 1920 puis chef de chur à lOpéra-Comique et directeur de Chanteurs de Saint-Gervais. Il se consacre alors plus souvent aux uvres de ses contemporains quà ses propres compositions. Il revient à l'écriture en 1938 avec le drame lyrique Le rossignol de Saint-Malo. Il compose alors en 1947 son grand chef duvre : La Magicienne de la Mer, légende lyrique inspirée de lhistoire de Ker Ys.
Il laisse aussi trois autres symphonies (1956,1970,1975). Paul Le Flem meurt à 103 ans en 1984. La place de Paul Le Flem est unique dans la musique française. Sa longévité extraordinaire nous laisse une uvre très variée. On y distingue deux grandes périodes séparées par la Première Guerre Mondiale. Dans la première période, son style est encore fortement marqué par le romantisme du dix-neuvième siècle. Alors que dans la seconde, il aborde un univers tonal beaucoup plus moderne dont les rythmes sont directement issus de Stravinsky. Ce qui nous donne une musique « agressive » au souffle ancestral. Son orchestre est sublime, très coloré et brillant, très boisé et cuivré avec beaucoup deffets de masse spectaculaire. Mais la marque principale de sa musique est avant tout dêtre une « musique de la mer » fortement influencée par la poésie bretonne. « Plus que toute autre, luvre musicale de Paul Le Flem propose une incursion dans le « Bois sacré » du rêve. Poète et artisan avant tout, il appartient à la race de ces créateurs à qui il est donné de percevoir le « rythme du monde » cher à Debussy ». Lhomme Paul Le Flem est tout aussi remarquable. Très cultivé, très simple et très généreux, il marqua fortement tous ceux qui le croisèrent. Il existe quelques (trop) rares enregistrements de ses uvres. On retiendra surtout le disque édité par Timpani faisant découvrir la très belle et romantique première symphonie à l'atmosphère celte et maritime remarquable (j'aime énormément) et la poétique fantaisie pour piano et orchestre. On trouve aussi chez Naxos (8.550981, collection patrimoine à tout petit prix), la vigoureuse quatrième symphonie. Cette uvre à la puissance tellurique est un vrai chef-duvre qui devrait être joué plus souvent en concert. On y ressent une force granitique et une poésie maritime qui sont la marque dune personnalité authentique. On trouve aussi sur le même disque le poème symphonique Pour les morts, dédié à ses deux enfants morts. Cest une prière fort émouvante et dune profondeur remarquable. À découvrir, surtout pour la quatrième symphonie que lon croirait difficilement écrite par un homme de quatre-vingt quatorze ans. Ont été aussi enregsitrés son quintette avec piano ainsi que les intégrales des oeuvres pour piano et violon et des oeuvres pour piano seul.
Guillaume Lekeu est né le 20 janvier 1870 (la même année que Vierne) à Heusy en Belgique mais a vécu lessentiel de sa vie en France à Poitiers, Paris et Angers. Musicien extraordinairement doué, il décide de se consacrer cependant à la musique quà lâge de 17 ans, mais déclare déjà que : « si je me mets dans la vie artistique, je me sens maintenant assez de fierté pour ne plus jamais écrire une note de musiquette, ce sera bizarre, détraqué, horrible, tout ce quon voudra ; mais du moins, ce sera original. ». Il avait vite compris avec Beethoven, son modèle esthétique, « quil y avait autre chose à tirer du quatuor à cordes quune uvre parfaite et régulière à la Mozart ou à la Haydn. ».
Mort le lendemain de ses 24 ans de la fièvre typhoïde, sa création artistique ne séchelonne que sur sept années donc. Mais sept années où lon peut déjà voir les trois périodes caractéristiques de beaucoup de compositeurs : les uvres de jeunesse et dapprentissage (le gigantesque Trio pour piano et cordes), celles de la maturité (la célèbre sonate pour violon et piano) et les uvres visionnaires et géniales (l'inachevé quatuor avec piano).
Des 45 uvres quil nous a laissées, la musique de chambre représente lapport le plus significatif et le plus original et constitue lun des jalons les plus précieux de la musique franco-belge. On nose pas imaginer ce qu'aurait donné cette musique s'il avait vécu plus longtemps. Comment en effet concevoir une uvre plus géniale et plus grandiose, plus belle et plus titanesque que son Quatuor avec piano quil na pu terminer ? Il ne nous en est parvenu que les deux premiers mouvements, tout comme pour la Symphonie Inachevée de Schubert (elle aussi en si mineur) avec laquelle les similitudes esthétiques sont plus que troublantes. Romantique passionné et torturé, ses uvres sont totalement bouleversantes (son Adagio pour cordes vaut aussi bien celui de Barber) et il déclarait que « La joie est mille fois plus difficile à peindre que la souffrance » et aimait avant tout « des mélodies dune telle longueur quun seul exposé suffise à parfaire un morceau de musique ».
Elève de César Franck, son uvre est une synthèse très originale et personnelle entre Wagner et la musique française. Sa mort précoce est sûrement lune des plus grandes pertes de toute la musique. Il ne fait aucun doute quil serait devenu légal des Beethoven, Schubert, Schumann et Wagner s'il avait vécu plus longtemps. Personnellement, cest un compositeur qui me touche beaucoup, sa musique est dune beauté extraordinaire et vraiment bouleversante. De ses très nombreuses lettres, on cite ici quelques passages très intéressants qui mettent bien en valeur les sentiments les plus profonds dun compositeur lorsque quil écrit, lorsquil crée. On est en présence dun véritable artiste romantique, à la pensée toujours haute et noble, conscient de la beauté et de la grandeur de son art.
Au sujet de la Sonate pour violon et piano
« Plus je vais, plus je soigne ce que jécris. Et il ne sagit pas seulement davoir des mélodies en tête, il faut savoir les placer dans une atmosphère capable de le mettre tout à fait en lumière et en valeur. Laccompagnement, jadis imbécile, est devenu chose savante doù lobligation pour le musicien de brûler vingt fois plus que naguère. Enfin, cest la vie, et lon est payé de toutes ses peines en entendant interpréter ce quon a couché sur le papier comme jai entendu ma sonate de violon à Bruxelles. »
« Ce quest devenu ma sonate de violon sous la main dYsaye, tu ne peux limaginer. Jen suis encore épouvanté dans mon ravissement. »
« Par bonheur, jai fait un pas en avant depuis le mois de juillet, car je vois déjà le moyen de faire mieux que ce que jai écrit dans ma sonate... Je crois que le vrai moyen de corriger une uvre est den faire une autre meilleure. Je crois quil ne faut appliquer que médiocrement le précepte de Boileau : 20 fois sur le métier, etc... (...) Il faut travailler toute sa vie a perfectionner un rêve unique dont chaque uvre particulière est un essai réalisation. »
Au sujet du Quatuor pour piano et cordes (inachevé)
« Mon quatuor, farouche et indomptable, sallonge de façon inquiétante. Mon piano gémit, hurle et grince pendant la moitié de la journée, épouvanté, sans doute, des accords insolites que je loblige à traduire. Les gens qui ont le malheur dhabiter au 4e doivent, anxieux, se demander quelle rage insensée me prend tous ces jours-ci... »
« Jai la cervelle en ébullition ; mon travail a fait des progrès extraordinaires ; jai mille choses à écrire : je suis absolument emballé et marche sur les trottoirs du boulevard en réel halluciné ! ... Joies enfantines, visions daube et de printemps et la mélancolie des automnes et les larmes et jusquaux cris les plus douloureux, je me tue à mettre dans ma musique toute mon âme. Mais il faut que ce chaos expressif soit aussi un tout harmonieux et, au moment où jécris la phrases la plus douce, je dois prévoir le développement douloureux qui lui succédera ; cest non seulement une uvre terrible à écrire mais surtout écrasante pour en saisir la structure totale . »
« Mon quatuor me prend de plus en plus ; encore un thème à trouver et jaurai tous les éléments de la première partie. Mais que cest difficile ! »
« La première partie de mon quatuor est pour moi le cadre de tout un poème du cur, où mille sentiments se heurtent, où aux cris de souffrance succèdent de longs appels au bonheur ; où des caresses se glissent, sinsinuent, cherchant à calmer les plus sombres pensées ; où des cris damour succèdent au plus morne désespoir, cherchant à le dominer comme léternelle douleur sefforce décraser la joie de vivre. Comme la seconde partie indiquera lamour comme source de cette douleur, je suis obligé, en travaillant à la première, de songer constamment à la seconde, et de combiner tous mes thèmes et dessins en sorte quils puissent totalement sunir à ceux qui viendront plus tard. »
« Jai hâte de commencer la deuxième partie : je my reposerai tout à laise dans le décor des caresses les plus douces, car je veux en faire tout à la fois un nocturne et une scène damour. »
« Jai trouvé la fin de la deuxième partie de mon quatuor et tous les thèmes de la troisième. Celle-ci sera plus belle que les deux autres ! ». Malheureusement, il emportera cettem usique avec lui dans la mort (D'indy complètera les dernières mesures du second mouvement)
Guillaume Lekeu était aussi un poète accompli qui commentait toutes ses uvres de références poétiques, empruntées pour certaines, de sa main le plus souvent.
On cite ici le texte de lune de ces mélodies : Sur une tombe (Mélodie et poème de Guillaume Lekeu)
...Il suffit que lon cueille
De quoi parfumer une feuille
Loreiller du lit dun cercueil. (A. Lamartine)
La printanière et douce matinée est pleine du parfum
des nouvelles fleurs ;
La caresse du vent berce les jeunes feuilles du parc silencieux du Mystère
de la Mort.
Sous ces roses dont jadis tu as aimé les surs, tu reposes,
tu reposes, pure, inoubliable,
Amie, en ton immortelle pâleur.
Les soirs dhiver, où ma pensée a revécu ton
souvenir, se sont fuis ;
Et cest ta tombe quaujourdhui jai voulu revoir.
Oh ! Puisses-tu, de cette tombe aimée où les violettes
et les roses
Protègent doucement ton paisible sommeil,
Puisses-tu respirer la senteur triste et tendre de limmortelle fleur
Quen mon cur fit éclore notre amour éternel,
Notre amour éternel !
Lintégrale des uvres de Guillaume Lekeu a été enregistrée chez Ricercar. Pour une première approche, je conseille vivement lexcellent disque de musique de chambre édité par Harmonia Mundi (901455). On y trouve le quatuor avec piano, son chef-duvre, ainsi que trois mélodies et plusieurs uvres diverses très représentatives de lévolution du style de Lekeu. Lun de mes plus beaux disques !
Voilà un compositeur étrange et authentique qui ne laisse à la postérité que 21 uvres, mais quelles uvres ! Né à Paris en 1865, licencié en droit, il nentre au Conservatoire quà lâge de 21 dans les classes de Dubois (harmonie) et Massenet (composition). Mais son véritable maître reste Vincent dIndy sous la surveillance duquel il compose sa première symphonie en 1890. Cest certes une uvre de jeunesse, mais on y sent déjà toute la violence harmonique, le rythme instable, le souffle épique, et le lyrisme sensuel et aérien des uvres futures. Avec sa deuxième symphonie (1893, revue en 1896) et sa troisième symphonie (1896), Magnard prend la véritable dimension de son art. Mais à partir de 1896, une surdité partielle le tient de plus en plus à lécart de la vie parisienne et il se retire en solitaire dans sa petite maison de campagne de Baron-sur-Oise où il meurt en 1914. Comme Albéric Magnard refusait de se rendre à larmée allemande, celle-ci brûla sa maison et ses habitants, dont le compositeur, réduisant en fumée par la même occasion de très nombreuses partitions inédites. Compositeur à mettre dans la lignée de Beethoven pour la noblesse, lampleur et la puissance expressive de sa musique, Magnard est un indépendant qui se réclamait de Rameau. Son chef-duvre absolu reste sa somptueuse et géniale quatrième symphonie (1913) qui le place à côté des plus grands symphonistes de son époque (Mahler, de cinq ans son aîné, ou Sibélius, né la même année que lui). On lui doit aussi deux opéras magnifiques (Guercur, Bérénice), un troisième opéra nous étant parvenue sans orchestration, et de la musique de chambre dune haute intensité : une sonate pour violon et piano, un quatuor à cordes, un trio avec piano et surtout une sonate pour violoncelle et piano dont le mouvement funèbre est la digne réplique de lémouvant mouvement lent de la sonate pour violoncelle de Vierne. Magnard est lun des compositeurs français les plus attachants et les plus intéressants du début du siècle. Sa musique authentique, sincère, émouvante et dune réelle beauté na malheureusement pas le rayonnement quelle mérite. Sa découverte simpose à tous les mélomanes.