L’œuvre pour orgue
de Louis Vierne

Première symphonie pour orgue op.14 en ré mineur

Cette première symphonie pour orgue est la première œuvre importante écrite par Vierne, son premier chef-d’œuvre. Du cycle de ses six symphonies, elle se distingue pour plusieurs raisons. D’abord c’est la seule écrite avant la période Notre-Dame (entre 1898 et 1899). Cette symphonie fut en effet pensée pour l’orgue de Saint-Sulpice où Vierne était le suppléant de Widor. La différence d’acoustique entre les deux édifices nous donne alors une esthétique différente des symphonies suivantes. De plus, c’est la seule à comporter six mouvements. Enfin, on y trouve la seule fugue complète écrite par Vierne. En fin de compte, c’est une œuvre plus brillante et moins intime que les symphonies suivantes. C’est peut-être ce qui fait encore aujourd’hui le très grand succès de cette œuvre de jeunesse. Et même si l’influence des symphonies de Widor est sensible à plusieurs endroits, cela n’empêche pas que « ce coup d’essai d’un musicien de vingt-neuf ans fut un coup de maître. » (Gavoty)

Prélude. Maestoso à 4/4 en ré mineur. La symphonie s’ouvre sur un prélude funèbre d’une grande intensité. Toutes les pages les plus personnelles se trouvent concentrées dans cette pièce inaugurale. L’œuvre est entièrement bâtie sur un thème qui n’est pas sans rappeler celui du Choral du Prélude, Choral et Fugue de Franck. On peut y voir là toute l’admiration que Vierne portait pour son maître. Débutant pianissimo sur les jeux de fonds et d’anches du récit, la pièce prend petit à petit de l’importance. Dans un accompagnement continu de croches, le thème passe du soprano au ténor, puis au pédalier avant de revenir d’une manière émouvante renversé au soprano. Une courte transition nous amène alors à un sublime point culminant : un flot ininterrompu de doubles croches amplifie le retour du thème au soprano en si mineur puis fa dièse mineur. Un très beau passage, d’une grande force expressive. Ensuite le flot de doubles croches nous emmène par une série d’arabesques dans un climat d’attente extatique prolongé par un très long trille débouchant sur une réexposition triple fortissimo du thème à la pédale dans un déferlement d’arpèges. Une puissance colossale dont seul l’orgue romantique est capable se dégage de cette page majestueuse. Un retour subito à l’atmosphère lugubre et pianissimo du début conclut ce très beau prélude. (7’00)

Fugue. Moderato non troppo lento à 4/4 en ré mineur. Après un prélude, dans la digne tradition de l’orgue, une fugue. Celle-ci est brillante (emploi du plein-jeu de l’orgue). Elle est fort bien construite, à quatre voix, et utilise avec adresse toutes les ficelles du genre : strettes, renversements... Cette fugue se termine de manière très libre et virtuose : gammes en cascades au récit, puis réexposition du sujet sur d’immenses accords solennels triple fortissimo. Un rien académique, Vierne montre avec talent tout son savoir-faire dans ce passage obligé pour un jeune compositeur. (5’00)

Pastorale. Allegretto à 6/8 en si bémol majeur. Un solo de pédale sur fonds doux de huit pieds annonce le thème de cette pastorale, directement repris par le hautbois du récit puis par les jeux de flûte du Grand-Orgue dans un tournoiement savoureux qui se poursuit par un dialogue constant entre les différents timbres des claviers. La partie centrale fait chanter la voix humaine de belle manière. Par contre le retour au premier thème est plus pénible, c’est le seul point faible d’une pièce par ailleurs charmante et agréable. Le tout se conclut sur un étrange appel. Les cors au fond des bois, le soir... (6’30)

Allegro vivace. Allegro vivace à 2/4 en la mineur. Ce scherzo, très célèbre, est une pièce virevoltante et entraînante mais qui ne possède pas encore ce côté diabolique des scherzos des symphonies suivantes. Une joie et une malice non dissimulées se dégagent s'il en est de cette pièce virtuose. Le trio central, construit en canon entre la trompette du récit et les fonds du positif, est d’un lyrisme très chantant. L’œuvre se termine par une cadence parfaite pianissimo et staccato. L’une des réussites majeures de la symphonie. (4’00)

Andante. Quasi adagio à 3/8 en fa majeur. Cet andante s’apparente à une longue rêverie sur la voix céleste interrompue par des passages Quasi recitativo et Poco più animato. C’est une œuvre étrange, à la construction bizarre, difficile à saisir, comme un rêve. Et malgré de beaux passages et de quelques bonnes idées, je lui ai toujours trouvé un certain manque de profondeur. L’influence de Widor s’y fait peut-être trop ressentir. Dommage. (6’00)

Final. Allegro à 2/2 en ré majeur. Véritable cheval de bataille des organistes, cette page est l’une des plus brillantes et des plus célèbres de l’orgue romantique. Un thème en forme de carillon éclate à la pédale sur une envolée de cloches. Ce thème est repris dans une véritable jubilation au clavier avant de faire place à un très beau canon entre le soprano et le pédalier. Mais les cloches recommencent à sonner et le thème réapparaît dans un la majeur pianissimo au pédalier, baignant dans une douce atmosphère, puis il passe au ténor en si mineur et enfin au soprano en fa dièse mineur. Suivent alors toutes une série de figures plus chantantes les unes que les autres. On passe des croches aux triolets et dans un immense appel le thème revient dans toute sa splendeur au pédalier. La conclusion est d’une énergie éblouissante, sans aucun temps mort, d’une brillance inégalable. Le thème du canon fait un retour tonitruant. Un brillant trait au pédalier conclut le tout. Un chef-d’œuvre, une cathédrale sonore dressée à l’effigie de l’orgue. L’une de ces œuvres que l’on écoute sans cesse et qui vous emportent irrésistiblement. J’adore !!! (5’30)

Deuxième symphonie pour orgue op.20 en mi mineur

Si la première symphonie était un coup d’essai, cette deuxième symphonie marque une nette progression dans le style. Composée en 1902, Vierne est depuis deux ans à la tribune de Notre-Dame. Son style s’est affermi et l’influence de Widor est totalement digérée. Bref, c’est une œuvre beaucoup plus personnelle, originale et profonde ; elle a eu l’honneur d’être remarquée avec enthousiasme par Debussy en personne. Il l’a jugea « des plus remarquables » et ajouta que « le vieux J.-S. Bach, notre père à tous, eût été bien content de M. Vierne ». De plus Vierne utilise pour la première fois la forme cyclique chère à Franck, c’est-à-dire que tous les thèmes de cette symphonie sont issus des deux thèmes principaux du premier mouvement, que l'on retrouve à chaque fois transformés, comme soumis à un nouvel éclairage. L’œuvre y gagne à la fois une unité et une variété certaine. Enfin, Vierne revient au plan traditionnel en cinq mouvements de la symphonie pour orgue que Widor avait fixé.

Allegro. En mi mineur. La symphonie débute par un allegro de forme sonate très classique. Un thème énergique et d’une très belle facture s’oppose à un thème lyrique ressemblant fort à un thème de choral imaginaire. La forme a beau être sans surprise, on ne cesse d’être émerveillé par ce mouvement où tout atteint la perfection. Le long crescendo servant de pont entre le développement et la réexposition finale est particulièrement spectaculaire. Quant aux dernières mesures, elles dégagent une énergie impressionnante, Vierne s’amusant à superposer astucieusement les deux thèmes. (7’30)

Choral. En la bémol majeur. Le thème du choral est directement issu du second thème de l’allegro précédent. Un thème secondaire plus tourmenté essaye de percer, mais le thème du choral s’impose dans une conclusion monumentale. La page la moins réussie de la symphonie car un peu trop austère. (7’30)

Scherzo. En mi majeur. Le petit bijou de la symphonie. C’est peut-être le scherzo de Vierne le plus populaire ; en tout cas, c’est le plus joué. La fluidité des notes y est tout à fait remarquable et le thème lyrique exposé à la pédale produit toujours un effet délicieux. Une page charmante et envoûtante. (3’30)

Cantabile. En ut dièse mineur. Le mouvement lyrique de la symphonie où Vierne épanche ses sentiments. Un thème résigné s’oppose à un thème plein d’ardeur chanté par le hautbois. Le développement, comme toujours chez Vierne, amène à un point culminant d’une grande intensité dramatique. Un mouvement réussi d’une grande profondeur. (7’30)

Finale. En mi mineur. Ce finale brillant est construit suivant le principe de la forme cyclique : tous les mouvements précédents se retrouvent récapitulés par des allusions plus ou moins directes. Ce mouvement final y gagne un caractère varié très séduisant. La virtuosité, la brillance et le dynamisme sont aussi au rendez-vous. Bref, une conclusion très intéressante pour une symphonie de toute beauté. (8’00)

Troisième symphonie pour orgue op.28 en fa dièse mineur

Considérée comme le chef-d’œuvre de Vierne, cette troisième symphonie est probablement la plus parfaite et la mieux construite. Écrite en 1911 juste après l’admirable sonate pour violoncelle et piano op.27, Vierne réalise un nouveau coup de maître d’une concision remarquable. Elle est dédiée à son élève Marcel Dupré qui en donne la première exécution le 12 mars 1912 à la Salle Gaveau. De par son premier mouvement elle pourrait porter le surnom « d’héroïque ». Bernard Gavoty dit à juste titre que « les deux dernières pièces sont sans doute les plus parfaites que Vierne ait écrites. »

Allegro maestoso à 3/4 en fa dièse mineur. Un solide allegro de forme sonate classique débute la symphonie. On est directement saisi par le premier thème rythmique qui propulse un souffle héroïque sur tout ce mouvement. À des unissons – grands appels vers l’inconnu – se succèdent des accords massifs et violents. Le deuxième thème, lyrique, est naturellement plus ‘féminin’ et est accompagné par un contrepoint de croches très serré et douloureux. Les deux thèmes se croiseront ainsi tout au long du mouvement mais sans jamais se superposer, sans s’affronter. Vierne joue sans cesse ici avec les plans sonores et arrive avec talent à maintenir l’énergie extraordinaire des premières notes. (6’00)

Cantilène à 4/4 en la mineur. Le mouvement lyrique et rêveur de la symphonie. Une douce introduction sur les fonds doux met en place un thème très expressif confié au hautbois. Dans la partie centrale assez courte, un thème imprécis crée un climat un peu flottant. Un flot de doubles croches s’installe et le thème initial réapparaît à la trompette. Une conclusion rêveuse sur la voix céleste reprend le thème de la partie centrale et ce mouvement se termine par un dernier rappel du thème initial au pédalier. (6’30)

Intermezzo à 3/8 en ré majeur. Ce scherzo est complètement instable. Une écriture au bord de l’atonalité par endroits, un rythme insaisissable (une sorte de « pas espagnol »), Vierne joue à cache-cache avec l’auditeur dans une atmosphère sonore magique et fascinante. Un petit régal d’une espièglerie enfantine. (3’30)

Adagio à 4/4 en si mineur. C’est une très belle pièce aux modulations très riches et d’allure très franckiste. L’un des plus beaux adagios symphoniques de Vierne. Le musicien retrouve ici la sérénité grave et émouvante du largamente de la sonate pour violoncelle. Cette longue méditation fait penser aussi au Tristan de Wagner : même atmosphère, même harmonies par endroits, même idéal artistique. L’œuvre est entièrement construite sur un thème majestueux exposé d’abord seul à la pédale puis repris aux claviers d’une manière grave. Ce thème s’étire alors inlassablement sur la voix céleste et la masse imposante des fonds de huit pieds. Un petit divertissement sur la flûte 8 apporte une brève note poétique avant que ne commence une lente progression qui amène à un point culminant d’une détresse poignante. L’atmosphère se calme alors peu à peu, par couches successives, et le thème revient dans toute sa splendeur à la flûte harmonique qui chante et chante et chante dans le ciel pour mourir d’extase. Une conclusion d’une grande pudeur met fin à cette page magnifique. Un jour, Gavoty joua cet adagio devant Vierne, qui lui murmura à la fin : « Que c’est beau ! ». (8’00)

Final à 2/4 en fa dièse mineur. Ce final est un véritable carillon à l’énergie inépuisable. Une figure d’arpège répétitive installe un premier thème à la fois très rythmique, chantant et développé. Une fougue passionnée se dégage de ces pages. Un second thème plus lyrique essaye d’amener un peu de calme. Mais rien n’y fait, ce mouvement lancé à pleine vitesse n’a qu’un seul but : éclater de toute sa puissance vers la lumière. Toute l’énergie emmagasinée dans le premier mouvement se retrouve ici libérée dans une conclusion étourdissante. Après le final très réussi de la première symphonie et avant celui de la sixième, Vierne signe là le chef-d’œuvre du genre. (5’30)