L’œuvre pour orgue
de Louis Vierne

Quatrième symphonie pour orgue op.32 en sol mineur

Cette quatrième symphonie fut composée en 1914 et on y ressent toute l’appréhension de Vierne face à la guerre. C’est une œuvre étrange et sombre où même le menuet n’arrive que difficilement à apporter un peu de lumière. Elle ne fut créée que bien après la guerre, le 10 janvier 1923, par son élève et ami André Marchal. On notera que la forme est à nouveau cyclique. Une symphonie plus difficile à saisir que les trois premières, plus mystérieuse et souterraine peut-être.

Prélude. Les thèmes de l’allegro suivant sont exposés dans un climat très sombre et douloureux. Une page noire et étouffante d'une ampleur orchestrale impressionante.

Allegro. Cet allegro débute par une écriture fuguée très énergique, puis soudainement Vierne abandonne le contrepoint pour une écriture plus harmonique. L’œuvre est saisissante par son angoisse.

Menuet. Une sorte de scherzo sabordé. Vierne ne s’y montre pas très original. La noirceur de la symphonie se retrouve jusqu’ici, dans un menuet traditionnellement plus léger.

Romance. Le mouvement lent de cette symphonie baigne dans une tristesse insondable. Une mélancolie profonde et insaisissable nous envahit.

Final. Chef-d’œuvre du genre ? Vierne s’y montre implacable. Ce final avance d’une manière mécanique et les dissonances grinçantes ne peuvent rien pour arrêter cette machine démoniaque impitoyable : « ... peu de musiciens ont su, comme Vierne, conserver le souffle rythmique et conduire d’une poignée volontaire ses thèmes au dénouement qu’il leur avait, par avance, assigné : il y avait chez lui une tête et une volonté froides. » (Gavoty)

Cinquième symphonie pour orgue op.47 en la mineur

Cette cinquième symphonie (1923-1924) est la plus imposante et personnelle de Vierne. Cette œuvre peut apparaître comme la transposition du Tristan de Wagner que Vierne aurait aimé écrire. D’ailleurs la parenté avec certaines harmonies et certains thèmes est flagrante. « Le musicien, las déjà d’un long voyage, rassemble ses forces et tente, dans un effort suprême, de léguer le plus intime, le meilleur de soi. Cet ultime élan, ce goût du « redépart » est visible aussi dans les dernières œuvres de Fauré, où le voyageur vieillissant se dépouille de tout vain artifice et purifie sa pensée au point de n’en plus laisser subsister que l’âme » (Gavoty). Cette symphonie cyclique reprend le même plan que la quatrième, composée dix ans plus tôt.

Grave. Cette lente introduction expose d’une manière appuyée les deux thèmes principaux de toute la symphonie.

Allegro. Mouvement énergique de forme très classique. Vierne s’y montre toujours très à l’aise et le développement est, comme toujours encore, d’une remarquable ingéniosité.Certes, c'est du Vierne habituel mais on ne s'en lasse pas.

Scherzo. Pas de surprise, là aussi. Une véritable magie des sons dans une légèreté qui n’appartient à l’orgue qu’à Vierne. Du grand art.

Larghetto. Ce vaste adagio symphonique nous plonge progressivement dans le rêve de Tristan. La pièce la plus réussie de la symphonie.

Final. Ce carillon final est très largement développé. C’est une œuvre pleine de contrastes et de virtuosité. Et comme toujours, Vierne se montre d’un enthousiasme débordant et irrésistible dans la péroraison.

Sixième symphonie pour orgue op.59 en si mineur

Vierne est parti pendant l’été 1931 à Menton et y composa sa sixième et dernière symphonie. L’influence du soleil et de la mer est sensible dans cette symphonie brillante et apaisée. Voici justement ce que Vierne disait dans une lettre à Gavoty de ses vacances : « Oui, la Méditerranée est faite pour les vacances éternelles ! Combien on l’éprouve quand on compare ses eaux et son ciel à ceux des paysages nordiques : celle qui baigne nos côtes et celles d’Italie et de Grèce est vraiment mare nostrum. Ce ciel ardent abolit le regret et jusqu’au malheur même. Il ne laisse subsister qu’une joie d’animal à se sentir exister... ». Cette dernière symphonie de construction cyclique est certainement la plus belle et la plus heureuse du cycle. Elle fut crée à Notre-Dame de Paris le 3 juin 1934 par son élève Maurice Duruflé.

Introduction et allegro. Poco agitato e a piacere puis allegro risoluto à 6/8 en si mineur. L’introduction esquisse et brode autour des thèmes de base de l’allegro qui suit. D’abord le premier thème, volontaire et brillant, puis le second, élégiaque et chromatique. L’allegro commence alors avec une énergie et une fougue exceptionnelle. Le premier thème est magistralement exposé au pédalier et est soutenu par d’immenses accords totalement survoltés. On assiste alors à une véritable bataille de titans pleine de contrastes et d’une maîtrise stupéfiante. Du très grand art. La forme sonate n’a jamais été aussi bien exploitée et mise en valeur. Du tout meilleur Vierne assurément. (9’00)

Aria. Andante quasi adagio à 4/4 en ré mineur. Une très belle page là aussi. A la manière du cantabile de Franck, mais en plus développé, cinq très belles mesures sur les fonds doux de huit pieds introduisent un thème admirable et très expressif à la trompette. Ce thème déploie progressivement ses volutes lancinantes. Les cinq premières mesures reviennent alors pour réintroduire ce thème mais cette fois-ci au ténor. Le thème repasse ensuite au soprano pour un développement très riche et de toute beauté. Une brève récapitulation du thème et de l’introduction nous amène à alors une coda rappelant comme un écho le premier thème de l’allegro initial.(7’00)

Scherzo. Vivace à 6/16 en sol mineur. Ce scherzo représente avec les Feux follets des pièces de fantaisie le sommet du genre chez Vierne. On le compare souvent à l’Apprenti Sorcier de Dukas, et c’est vrai que cette pièce a quelque chose de démoniaque et d’infernal. Une véritable magie des sons, un thème qui soubresaute sans cesse, des effets grimaçants et spectaculaires, des changements de plans sonores constants. Bref, le chef-d’œuvre du genre. D’une audace harmonique délirante et diabolique. (4’30)

Adagio. Larghetto à 3/4 en mi bémol mineur. Ce vaste adagio symphonique débute de manière très obscure par une longue tenue d’une octave de si bémol au milieu de laquelle se déploie au pédalier un long thème qui semble se chercher. Ce thème passe ensuite au soprano et se développe progressivement et lentement dans une grande majesté et intensité. La partie centrale est beaucoup plus variée et animée. On y retrouve avec bonheur les thèmes du premier et du second mouvement. On revient ensuite au thème initial réexposé sur la voix humaine, puis sur la voix céleste, dans une conclusion lumineuse et apaisée. (7’00)

Final. Allegro molto à 2/4 en si majeur. Une toccata brillante et jubilante termine en beauté cette symphonie. Cette œuvre explose et rebondit de toutes parts : un tourbillon de notes entrelacées sur une pédale sonnant comme des timbales. Et comme si cela ne suffisait pas, Vierne introduit un second thème lyrique d’une pureté et d’une beauté unique. Les deux thèmes se croisent à la fin à une vitesse sidérante. Le thème vigoureux du premier mouvement fait une brève réapparition. Ce mouvement se conclut par un trille et des fusées lancées comme des feux d’artifice. On retrouve ici la fougue du final de la première symphonie, mais l’écriture a évolué : elle est beaucoup plus complexe, riche et personnelle. Et cela n’est pas sans nous déplaire. Cette conclusion joyeuse et spectaculaire met brillamment fin à un cycle de symphonies d’une importance unique dans la littérature d’orgue. (8’00)