L’œuvre pour orgue
de Louis Vierne

24 Pièces de fantaisie

Treize ans après le recueil des pièces en style libre qui proposait des œuvres de petites dimensions dans les moyens employés, Vierne compose un nouveau recueil de pièces de concert. Mais cette fois-ci il exploite à fond les possibilités du grand orgue symphonique romantique. L’ensemble se décompose en quatre suites de six pièces chacune (une symphonie bâtarde en quelque sorte !). Si dans la première suite les pièces sont disposées suivant l’ordre croissant des bémols, cette disposition est de moins en moins respectée par la suite. De plus la première suite, composée de 1925 à 1927, fut « spécialement écrite pour l’Amérique » où Vierne en donna la première exécution en 1927 lors de sa tournée triomphale. Les autres pièces furent composées par la suite et furent largement dédiées à des Américains. Ces pièces de fantaisie constituent certainement le plus remarquable ensemble de pièces de concert alliant virtuosité (on y remarque un grand nombre de scherzos), charme (sicilienne, caprice...), émotion (requiem aeternam, clair de lune, étoile du soir...) et brillance (toccata, carillon de Westminster, Cathédrales...).

Première suite op.51

Prélude. Andantino à 4/4 en ut majeur. Un prélude en ut majeur ouvre le recueil. La pièce débute par des guirlandes d’accords alternés aux deux claviers, sous lesquelles s’établit un thème sobre et majestueux au pédalier. Le thème passe ensuite au soprano, accompagné par un flot d’arpèges de plus en plus chromatiques et brisés. On revient alors à la disposition initiale, mais le thème réapparaît alors renversé. Un beau et doux mouvement répétitif. Dans la plus pure tradition du genre inaugurée par le premier prélude du Clavier bien tempéré de Bach et poursuivie par Chopin dans ses préludes. (4’00)

Andantino. Adagio à 4/4 en la mineur. Un beau choral sur les fonds doux est harmonisé de manière très mouvante, comme un jeu de vagues. Deux expositions du thème, à chaque fois conclu par une sorte de divertissement sur les flûtes 8 et 4, et une réexposition en majeur sur une très belle voix céleste. Dans l’enregistrement discographique de 1930 que Vierne réalisa à Notre-Dame, c’est la seule œuvre de sa plume qu’il présenta (à côté de plusieurs œuvres de Bach et de trois improvisations) ; c’est dire l’attachement que Vierne portait à cette pièce d’une rare poésie sonore et harmonique. (3’00)

Caprice. Allegretto à 6/8 et ré mineur. Cette pièce, qui porte très bien son nom, est une douce mélodie pastorale chantée d’abord par le soprano puis par la pédale dans un contrepoint de plus en plus élaboré et riche. La mélodie initiale réapparaît alors au ténor (sur la trompette) sur laquelle se tissent des arabesques volubiles à la main droite et des gammes brisées et staccato à la pédale. Une pièce charmante, proche des premières œuvres de musique de chambre. (3’00)

Intermezzo. Allegro ma non troppo à 2/4 en fa majeur. Une série de gammes chromatiques et d’accords staccato et très rythmés constituent la trame endiablée du scherzo de la première suite. Comme toujours chez Vierne, une partie centrale plus rêveuse vient apporter un peu de repos. Mais ce n’est que pour mieux relancer la bête qui se termine par une cadence staccato délicieuse : ut dièse mineur sur fa dièse majeur en sixte enchaîné à fa majeur ! (3’30)

Requiem aeternam. Lento ma non troppo à 3/4 en sol mineur. Dédié à la mémoire de son frère Edouard, une très belle pièce, douloureuse mais très sobre et retenue. Sur fonds de voix humaine, à l’unisson aux deux mains, une belle appoggiature de mi bémol sur le ré est inlassablement répétée alors que se décline à la pédale un thème de type choral d’une grande noblesse. Le thème est alors repris dans une harmonisation très chromatique au soprano ; et ainsi trois fois de suite pour atteindre un point culminant d’une grande intensité. La conclusion est de toute douceur : reprise en majeur et sur fonds de voix céleste du thème. Une prière d’une grande profondeur et d’une pudeur très noble. (6’30)

Marche nuptiale. Allegro maestoso et marcato à 4/4 en si bémol majeur. La marche s’ouvre sur une série d’accords imposants et majestueux. Mais cette marche tombe très vite dans un climat très curieux, l’atmosphère nuptiale initiale se trouve traversée par des passages sombres et fiévreux. Angoissantes et étranges visions qui sont sûrement à rapprocher du mariage malheureux de Vierne. La marche se conclut tout de même par une brillante toccata carillonnante. Plus une pièce de concert que de cérémonie ! (5’30)

Deuxième suite op.53

Lamento. Adagio quasi larghetto à 4/4 en ut mineur. Un thème construit comme un balancement lancinant, une harmonie riche en dissonances et retards, des changements de rythme, un contrepoint en imitation, cette pièce est très bien construite. Du bel ouvrage, audacieux tout en restant maîtrisé. (7’00)

Sicilienne. Allegretto moderato à 6/8 en mi mineur. On retrouve ici toute l’atmosphère des mélodies de Fauré. Une mélodie savoureuse au hautbois d’une grande pureté sur un accompagnement de plus en plus tourbillonnant, le tout entrecoupé de très beaux divertissements. L’une des mes pièces de fantaisie préférées. (4’00)

Hymne au soleil. Maestoso à 4/4 en sol majeur. Immense fresque déployant des accords majestueux et très rythmés (croche pointée, double croche). Une partie centrale plus mélodique instaure alors un climat mystérieux, étranges unissons sur une note tenue interrogative. Le thème revient alors au pédalier sous une guirlande d’accords syncopés. Les accords initiaux concluent alors en puissance cette pièce prestigieuse et l’une des plus célèbres du recueil. (6’00)

Feux follets. Vivace à 5/4 en si mineur. Un pur chef d’œuvre ! Une invention d’écriture et une espièglerie touchant au génie. Des sonorités inouïes, des silences délicieux, une virtuosité ahurissante, une instabilité harmonique intenable, tout concourt à faire de cette pièce impressionniste un véritable bijou. Toutefois, sa difficulté d’exécution fait qu'on ne l’entend que rarement en concert. Dommage, car il s'agit véritablement d'une pièce magique. (4’30)

Clair de lune. Adagio molto espressivo à 4/4 en ré bémol majeur. Proche du quinzième prélude de Chopin (lui aussi en ré bémol majeur), cette pièce s’annonce comme une extension de l’arabesque des pièces en style libre. Une mélodie (à la flûte) d’une grande pureté et d’une liberté aérienne s’épanche sur un fond immuable d’orgue. Et après une partie centrale très mouvante et développée, le thème revient de manière encore plus émouvante et sensible, accompagné maintenant par la voix céleste (naturellement !). Une conclusion très douce met fin à cette pièce très célèbre à la beauté ineffable. (9’00)

Toccata. Allegro risoluto à 2/4 en si bémol mineur. La tonalité pathétique de si bémol mineur caractérise bien cette toccata farouche, héroïque, d’une énergie violente. Sublime mouvement perpétuel aux harmonies audacieuses, cette toccata se termine de manière totalement folle à un rythme incontrôlable. Une œuvre pour orgue extraordinaire, l’une de mes préférées, tout simplement. Cette toccata unique de Vierne est LE modèle du genre et surclasse largement par la richesse de son écriture et de son expression celles de Gigout et de Boëllmann, autres chevaux de bataille des organistes. (4’00)

Troisième suite op.54

Dédicace. Andantino espressivo à 2/4 en la bémol majeur. Belle pièce lyrique, d’une grande qualité d’écriture polyphonique riche en modulations. Cette pièce constitue une introduction charmante à cette troisième suite et s’écoute avec plaisir. (4’30)

Impromptu. Vivace à 6/16 en fa mineur. Ce mouvement perpétuel est dédié à André Marchal, organiste à Saint-Germain-des-Prés (et par la suite à Saint-Eustache). Construit suivant la forme classique ABABA, un flot irrésistible de doubles croches alterne avec un passage plus lyrique mais rendu très instable par une pédale oscillant sans cesse. Cet impromptu est très souvent joué en concert, sûrement à cause de sa plus grande facilité d’exécution que les Feux Follets : moi-même, modeste virtuose, j’arrive à le jouer sans grande difficulté (alors que les Feux Follets...). Un beau tourbillon de notes, du plus bel effet et très agréable à jouer. (3’30)

Étoile du soir. Moderato non troppo lento à 6/8 en sol dièse mineur. Un titre poétique pour une pièce poétique. Une grande délicatesse émane de cette musique. Une mélodie construite sous forme de trilles et d’appoggiatures s’épanche sur des notes tenues sur un doux bourdon 8. La partie centrale est un canon très chantant et développé entre la main droite et le pédalier avec le prolongement des trilles à la main gauche, le tout sous fond de voix céleste. On revient ensuite à la disposition initiale avec les douces flûtes de 8 et 4, puis la voix céleste. Une œuvre d’une poésie envoûtante. (5’00)

Fantômes. (pour le concert uniquement) en ut dièse mineur. Pièce de concert à l’atmosphère fantastique et fantasmagorique unique en son genre. A la question de l’évocateur : « Qui donc prépare l’avenir ?... » (deux accords mystérieux) répondent successivement le jeune esthète :  « C’est moi... je suis libre ! » (un unisson quasi-fantasticus), le vieux pédant :  « C’est moi... je garde la tradition ! » (un unisson grave et majestueux sur une note tenue), le nègre : « L’avenir est au danseur. » (une sorte de toccata staccato très rythmée), le singe :  « L’avenir est à la fantaisie... » (des appoggiatures sur des accords en syncope), le mendiant : « Il est à la misère...’Solo Mio’ » (un orgue de barbarie !), le destin : « Il est nulle part et partout. » (une conclusion évanescente sur la voix humaine). Une œuvre magique, mais curieusement jamais jouée ! alors qu’elle a tout pour séduire et étonner en concert un public amateur. Étrange ... (6’00)

Sur le Rhin. Molto maestoso à 4/4 en mi bémol mineur. Toute cette pièce se retrouve entièrement résumée par l’indication molto maestoso. Des accords à l’unisson évoquent la majesté et la noble beauté du Rhin. Une puissance et une émotion sereine se dégagent de ces pages. Une partie centrale poco più vivo amène un peu de fraîcheur avant une conclusion monumentale triple fortissimo : des accords immenses, grandiloquents même, sur un contrepoint lancinant et imposant du pédalier. Impressionnant, à rapprocher des Cathédrales de la quatrième suite. Une pièce que j’aime particulièrement jouer. (8’00)

Carillon de Westminster. Andante con moto à 9/8 en ré majeur. Le tube de Vierne ! Basée sur le célèbre thème du Big Ben, la pièce débute pianissimo. Sur un fonds de cloches brumeuses le thème apparaît mystérieusement au ténor, puis passe au soprano pour atterrir au pédalier sous un déferlement répétitifs de doubles croches. Le carillon commence alors à s’animer, le thème s’accélère et se développe. Un crescendo tumultueux amène alors à la déclamation finale : le thème réapparaît triple fortissimo dans les cieux au-dessus d’arpèges mouvants entrecoupés d’accords puissants. Une conclusion grandiose et joyeuse, tourbillonnante et imposante. Un grand classique de l’orgue symphonique romantique. (6’30)

Quatrième suite op.55

Aubade. Allegretto à 3/8 en mi bémol majeur. Un thème joyeux au clavier et ponctué par le pédalier ouvre la pièce d’un rythme entraînant. Une section centrale fait chanter, toujours sur le même rythme, le hautbois : un second thème passant alors du hautbois au pédalier dans un dialogue incessant. On revient ensuite à la première partie. Une pièce d’une belle fraîcheur, à rapprocher de l’Aubade de la Suite Bourguignonne pour piano. (3’30)

Résignation. Adagio molto sostenuto à 4/4 en fa dièse majeur. Le grand adagio symphonique de cette quatrième suite. Un grand choral sur tous les fonds imposants de huit pieds aux harmonies proches des celles de l’adagio de la troisième symphonie. Ensuite, une mélodie d’une pureté et d’une grâce toute fauréenne s’échappe du hautbois. Un très beau passage. Et après une transition mystérieuse, on revient au thème du choral initial, mais cette fois-ci sur la voix céleste avec un accompagnement continu de croches procédant par vagues successives. Peu jouée, cette page est pourtant loin d’être négligeable et la grande beauté de la mélodie centrale devrait suffire à l’imposer dans les concerts. (7’00)

Cathédrales. Largo molto sostenuto à 4/2 en la majeur. Pièce la plus longue de tout le recueil : plus de dix minutes. C’est une vaste fresque sur la majesté, la grandeur et la calme sérénité des cathédrales. Sur un fond immuable d’orgue le thème principal apparaît dans toute sa noblesse et puissance au pédalier. Un choral (tiré du thème) lui répond deux fois dans des harmonies aux enchaînements mystérieux (fa dièse mineur, ré mineur, si bémol mineur...). Le thème passe alors au soprano et l’œuvre s’anime peu à peu d'accords de plus en plus violents. On revient ensuite sur le choral mystérieux qui introduit des mesures d’un statisme imposant, tout en pianissimo, mais qui laissent présager une libération d’énergie monumentale. Et en effet, le thème réapparaît accéléré dans une vaste strette ; on passe alors des noires aux croches et dans un immense crescendo le thème réapparaît à l’unisson dans un triple fortissimo accompagné d' une série de trilles amenant à un point culminant (sur un point d’orgue). Le choral mystérieux fait alors son retour, tout en contraste. Une conclusion apaisée sur les fonds doux de 8 termine dans la sérénité et le calme cette cathédrale sonore. Une pièce souvent jouée et enregistrée. (11’30)

Naïades. Allegretto non troppo à 3/4 en si majeur. Cette pièce virtuose est une fileuse charmante. Un flot ininterrompu de doubles croches (gamme brisée) est ponctué par quelques accords. Un thème lyrique fait alors une apparition d’une délicatesse délicieuse. Cette fileuse se termine par une virtuosité éblouissante et étourdissante, un long trille concluant le tout. Un petit bijou de poésie malheureusement jamais joué en concert... (5’00)

Gargouilles et chimères. Poco lento et allegretto à 4/4 en fa dièse mineur. On retrouve ici l’atmosphère fantasmagorique des Fantômes de la troisième suite. Un grave très chromatique et mystérieux alterne avec un scherzo complètement délirant et virevoltant dans tous les sens. Là aussi, un petit bijou du genre bizarrement négligé par les organistes alors qu’il a tout pour enthousiasmer un public qui ne demande que cela. (6’00)

Les cloches de Hinckley. Andante con moto, quasi allegro à 6/4 et mi majeur. L’autre carillon des pièces de fantaisie n’a pas connu la même fortune que son frère jumeau. Pourtant ces cloches de Hinckley n'ont rien à envier à celles de Westminster. Même principe dans les deux cas, un immense crescendo partant d’un nuage de cloches au clavier sous lesquelles se dresse le thème du carillon qui passe ensuite au ténor puis au soprano. Un beau canon sur le thème est alors entamé. Celui-ci s’anime de plus en plus et amène un dialogue entre des trilles et le thème tout en modulation. Le tout s’achève par l’exposition finale du thème à la pédale en 4/4 et triple fortissimo. Suit alors un déferlement inouï de gammes descendantes en mi majeur (28 fois en tout !), soutenues par des accords éclatants de puissance. Une conclusion éblouissante met fin à ce carillon séduisant. Délaissées au profit du Westminster, Les cloches de Hinckley mériteraient d’être plus connues. (7’00)