L’œuvre pour piano
de Louis Vierne

Les trois nocturnes op.34

Après la série des douze préludes pour piano, Vierne revient à une musique plus heureuse et sereine. Ecrits en décembre 1915 et janvier 1916, ces nocturnes sont, avec les soirs étrangers pour violoncelle et piano, les œuvres les plus « debussystes » de Vierne. On le sait, Vierne ne fut jamais attiré par l’impressionnisme. De Debussy  il disait : « ... génie non exempt d’influences, mais sa part personnelle et la magie de son style ne font de doute pour aucun. C’est l’homme des impressions, mais des impressions idéalisées. Créateur d’ambiances vaporeuses, d’horizons estompés, d’atmosphères délicates et de nuances subtiles, il est le plus magnifique accident artistique, le plus bel isolé de nos jours. Tous ses adeptes sont des singes faisant la grimace de la surenchère. Je ne nie pas leur talent, mais je m’inscris en faux contre les dénominations de « génial » dont on les affuble. » Les touches impressionnistes des nocturnes ne sont donc pas une référence à Debussy mais correspondent à une véritable poésie intérieure.

Dans la littérature du nocturne pour piano, outre John Field le créateur du genre, on ne retient généralement que Chopin et Fauré. Certes Vierne n’a écrit que trois nocturnes, mais ceux-ci sont d’une qualité égale aux meilleurs de Fauré (comme le sixième et le septième). Encore une fois, on peut se demander pourquoi ces pièces ne sont plus jamais jouées en concert, alors qu’elles avaient rallié tous les suffrages lors de leur création.

Premier nocturne. Lento en la mineur. « La nuit avait envahi la nef de la cathédrale... ». La cathédrale en question est la basilique de Saint-Ouen (à Rouen) où Albert Dupré (le père de Marcel) avait emmené Vierne un soir de décembre 1915 pour y essayer son magnifique Cavaillé-Coll. Vierne fut fortement marqué par l’atmosphère nocturne de l’édifice, assez du moins pour coucher aussitôt ses impressions sur papier. Ce vaste nocturne décrit donc l’immense vaisseau de Saint-Ouen avec ses arcs grandioses, ses jeux d’ombres et de lumières, ses voûtes, ses piliers... impressions à la fois visuelles mais aussi auditives puisqu'on entend gronder l’orgue au loin. On ne peut évidemment s’empêcher de rapprocher cette pièce de la Cathédrale Engloutie de Debussy. Mais la vision de Vierne, moins attachée à une légende, possède un côté encore plus solennel et grandiose. Une page magnifique qui m’a toujours beaucoup impressionné par son atmosphère mystérieuse. (10’00)

Deuxième nocturne. Adagio cantabile en mi majeur. « Au splendide mois de mai, lorsque les bourgeons rompaient l’écorce... » (Intermezzo de Heine). Ce nocturne est très proche des premiers de Fauré. Mais là où ce dernier se montre impénétrable, Vierne ne peut cacher ses sentiments et exulte dans une joie amoureuse. Œuvre d’une poésie profonde, on sent un bonheur léger au détour de chaque note, de chaque phrase, de chaque harmonie. (6’00)

Troisième nocturne. Larghetto espressivo en ré bémol majeur. « La lumière rayonnait des astres de la nuit, le rossignol chantait ... ». En fait, il s’agissait d’un merle ! comme Vierne l’avoua dans ses Mémoires : « J’ai commis quelques mauvaises actions au cours de ma vie. Bien que très scrupuleux en matière de droits d’auteur, n’ai-je pas un jour frustré des siens un pauvre merle au bénéfice d’un rossignol imaginaire ? ». Passé cette anecdote, on écoutera avec attention ce pur chef-d’œuvre. Un chef d'œuvre au thème d’une beauté et d’une pureté inouïes. Un chef-d’œuvre aux envolées lyriques généreuses. Un chef-d’œuvre d’une poésie magique et subtile où le rossignol dialogue librement avec le poète. Et surtout un chef-d’œuvre qui chante, qui chante sans cesse à nous envoûter, à n’en plus finir. Bref, l’une des plus belles pages de Vierne, sinon l’une des plus merveilleuses. (8’30)

Solitude op.44, poème en quatre parties

Vierne est en pleine tourmente. On est en 1918, il y a quelques mois la guerre venait de lui prendre le dernier fils qui lui restait. De là était né le quintette. Réfugié en Suisse où il se fait soigner ses yeux qui lui occasionnaient d’horribles douleurs, il se rattache comme il peut à ses deux jeunes frères mobilisés au front, en particulier René dont il s’occupe beaucoup : « Tu sais que René m’est cher à un titre bien plus précieux qu’un frère selon le sang : il est moralement mon fils puisque c’est moi qui ai fait son éducation de musicien et formé son âme d’artiste... » (Lettre de Vierne à son cousin Ambroise Colin du 26 juillet 1918). Les deux frères correspondent régulièrement tous les quinze jours en moyenne. Leurs lettres montrent une véritable communion d’âme et d’esprit. De plus, Vierne lui envoie ses préludes et ses nocturnes fraîchement composés que René joue aux poilus : « J’ai joué tes Préludes à mes poilus... C’était beau, mon vieux, tu n’as pas idée de ce que c’était beau ! Ta musique leur plaît diablement, sais-tu ? C’est qu’elle sympathise avec nous, en ce sens qu’elle dit bien ce qu’elle veut dire, sans tourner autour du pot, ta sacré musique (qui n’est pas ta musique sacrée)... » (Lettre du 2 avril 1918). Cependant, le sort s’acharne sur Vierne car après la lettre du 30 avril 1918, plus un mot, le silence total. Vierne pressent la tragédie irrévocable qui vient encore de le frapper, lui et les siens. En dépit de nombreuses démarches, son jeune frère reste mortellement muet. Dans cette attente insupportable, le seul refuge de Vierne reste encore et toujours la composition.  Solitude, poème pour piano, est ainsi ébauché début juin. Vierne écrit à son cousin Ambroise Colin dans une lettre de 10 juillet 1918 : «  Tout cela, je le fais sans but, comme un pommier qui donne des pommes, sans savoir pourquoi ; étendu sur une chaise longue, j’écris le nez contre la page, avec la sensation d’une puissance fatale qui me contraint à cette besogne malgré moi... ». Vierne apprend alors officiellement la mort de René, tout juste décoré de la Croix de Guerre, et décapité par un obus le 29 mai...

Solitude est une œuvre particulière car elle est née dans des conditions qui ne le sont pas moins. Sa compréhension n’est pas immédiate. On est ému après coup, après s'être rendu compte de la portée d’une telle musique. Vierne l’a écrite en plein désespoir. Il n’a pris aucun recul vis-à-vis de soi. Il n’a pas laissé le temps apaiser sa douleur. Cette musique écrite alors que le travail de deuil n'a pas encore fait son œuvre, possède ainsi une vérité rare et bouleversante. Quant au style, on ne sait pas vraiment comment le situer. On hésite entre l’impressionnisme et l’atonalité, le tout nimbé de réminiscences de Chopin et de Liszt. L’intensité du discours est remarquable. Vierne décrit tour à tour sa douleur, l’attente angoissante, les horreurs du champ de bataille, les doux souvenirs transfigurés d’incompréhension qu’il lui reste de son frère, et termine par une danse macabre impitoyable. Le rythme est d’une liberté et d’une brutalité sans égale chez Vierne ; on est proche de Prokofiev à plusieurs endroits. Mais quoiqu’il en soit, l'œuvre est unique, marque du génie. Les premières auditions données par José Iturbi furent un triomphe, notamment celui de Paris à la Salle Gaveau le 12 février 1920 (à une époque pourtant où le public préférait oublier les horreurs de la guerre).

On ne donne ici que les épigraphes que Vierne a laissées pour chacune des quatre parties. Toute analyse, aussi intéressante soit-elle, ne peut mieux décrire cette musique extraordinaire.

Hantise. « Le souvenir des disparus hante le solitaire » (5’30)

Nuit blanche. « Ô douleur, invisible compagne, tu veilles inlassablement près de celui dont tu as mis l’âme en deuil et déchiré le cœur. » (7’00)

Vision hallucinante. « Arrière, spectre sanglant, si tu n’es qu’une vaine image ! » (3’30)

La ronde fantastique des revenants. « Troublés dans leur repos par la joie des vivants, les morts se lèvent et dansent aussi sous le clair de lune » (8’00)

Vierne ne se remettra jamais de la disparition de son frère. Il écrira ainsi le 31 décembre 1936, dix-neuf ans plus tard : « Ma pensée va, comme tous les soirs, vers ceux des miens qui m’ont précédé dans le repos, et surtout vers mon frère bien-aimé. René, je t’ai donné la sépulture que Dieu t’avait refusée ; ta tombe, c’est dans mon cœur que je l’ai creusée... »