Les influences de Vierne.
Les deux maîtres musicaux de Vierne sont sans conteste César Franck et Charles-Marie Widor. Gavoty disait que le premier lui avait légué la musique, et le second le métier. Les principaux musiciens que Vierne tenaient en estime sont Bach, Beethoven, Mozart, Schubert, Schumann et Franck, soit, pour reprendre ses propres termes, tous les « Dieux souverains ». Wagner avec son Tristan rejoindra très vite cette liste.
On ne saurait aussi oublier l'influence de Berlioz, à qui, d'après Gavoty,
Vierne vouait un véritable culte.
Parmi les compositeurs contemporains, Vierne n’avait qu’une seule et véritable
passion : Fauré. Il aimait tout particulièrement l’Offertoire
et l’In Paradisum du Requiem, la Bonne Chanson, l’horizon
chimérique, le Deuxième quintette, le quatuor
à cordes et Pénélope. Malgré les
mauvais coups que Fauré lui fera depuis la direction du Conservatoire,
il gardera toujours une admiration sans bornes pour le musicien et sa
musique. Saint-Saëns, Lalo, Gounod, Bizet, Massenet ne lui étaient
pas totalement indifférents, mais ils ne leur accordait pas une
grande valeur. Il jugeait Debussy comme un cas heureusement « isolé
». Il admirait le talent de Ravel, mais regrettait les influences
debussystes qu’il croyait voir. Quant aux Groupe des Six et à Eric
Satie, leur modernisme le laissait de glace quand il ne l’irritait pas.
Où situer Vierne dans l'histoire de la musique ?
La musique de Vierne peut être considérée comme
la jonction entre celle de Franck et de Fauré. Gavoty ajoutait
que Vierne était « moins extatique que le premier, moins
pur que le second, plus profondément lyrique que l’un et l’autre
». Cependant, on peut se poser la question de savoir si Vierne appartient
bien à l’école française. Robert Bernard donnait
en effet cette définition de la musique française : «
une œuvre authentiquement française fait appel à la lucidité
critique, davantage qu’elle ne sollicite l’adhésion émotive.
» En clair, la musique française se distingue par sa clarté,
son intelligence, sa distinction et surtout par la discrétion de
ses sentiments. Fauré a parfaitement sa place dans cette description.
Vierne pas complètement. Il suffit d’écouter sa musique
de chambre pour comprendre que Vierne est incapable de retenir ses sentiments,
joyeux ou désespérés. Tout est excessif dans sa musique.
En fait, Vierne est à rapprocher de Schumann et du romantisme allemand
par sa recherche d’un romantisme absolu.
Vierne n’est pas le seul en France dans ce cas. Une grande partie de l’école
franckiste (dont Chausson, Castillon, d’Indy, Duparc...) sont tournés
vers la musique germanique et le modèle wagnérien. Mais
Vierne se distingue de cette école en se rapprochant de celle de
Fauré et de la musique française par la clarté et
la distinction de ses œuvres. Il suffit de comparer l’orchestre de Vierne
avec celui de Franck ou de Chausson pour constater la différence
de style. Cette position intermédiaire entre ces deux écoles
tient au fait que Vierne cherche avant tout l'authenticité. Il
n’a jamais été question pour lui de se rattacher à
un quelconque mouvement (comme pourra le faire abusivement un Vincent
d'Indy). Il suit sa propre nature, romantique, hypersensible et sentimentale,
au-delà des modes et des courants de l’époque.Gavoty insiste
fortement sur le fait que la musique de Vierne (et l’homme aussi) est
assez « anachronique » et « très peu de son époque
». Avec un peu plus de recul que Gavoty, il est loisible de nuancer
ce jugement.
Certes la musique romantique de Vierne peut paraître un peu ringarde face à celle de Debussy ou de Schönberg. Mais il est très loin d’être le seul compositeur à ne pas avoir suivi le modernisme du début du siècle. On peut même dire qu’une large majorité de musiciens en était restée au début du siècle au post-romantisme de Wagner et de Brahms. Citons par exemple Rachmaninov et Korngold.
De plus, Vierne est loin d’être aussi isolé que ce que
l’on voudrait nous faire croire. Il sait utiliser l’impressionnisme d'un
Debussy, l’atonalité d'un Schönberg ou la violence rythmique
d’un Prokofiev lorsque la nature des sentiments qu’il veut exprimer le
requiert (voir le Quintette op.42
et Solitude op.44).
Vierne tient ainsi une place particulière dans la musique. N'appartenant
à aucune école précise, il est l’un des derniers
et des plus dignes représentants d’un romantisme à la fin
de son apogée. « Vierne appartient à cette classe
de nerveux qui rêvent à tout instant de saisir, par un effort
de leur sensibilité, la poésie, l’émotion du monde,
et d’en projeter la réverbération sur leur œuvre. »
(Gavoty)
« Cette musique est et demeure d'essence lyrique : on y parle
le langage du cœur. » (Gavoty)
La musique de Vierne tient à la fois de l’expression d’un Franck,
de la clarté d’un Fauré et de la rigueur d’un Widor.
Le langage harmonique se caractérise par un chromatisme hérité de Franck et de Wagner. Assez timide dans les premières œuvres, ce chromatisme va s'exacerber par la suite. Dans les dernières œuvres, on est à la limite de l'atonalité tant les harmonies sont complexes et les modulations saisissantes. Vierne utilise aussi souvent de grandes descentes chromatiques (voir le mouvement lent du Quintette op.42).
Mais là où Franck le mystique utilise le chromatisme pour
moduler suivant un plan tonal symbolique (ainsi dans Rédemption,
Franck part de la mineur, tonalité obscure, pour arriver à
fa dièse majeur, symbole de lumière triomphante), Vierne
le lyrique l’utilise pour l’expression de ses sentiments. Cependant, l’amour
de la polyphonie et du contrepoint expressif est identique chez les deux
musiciens, ce qui constitue d’ailleurs un trait caractéristique
des organistes élevés aux chorals de Bach.
En outre, Vierne a le goût du thème. C’est pour lui
l’élément primordial de l’œuvre. Ses thèmes sont
très travaillés, toujours d’une admirable noblesse et d’un
beau sens lyrique. On ne peut rester indifférents à leur
beauté, leur charme, leur vigueur ou leur espièglerie. Il
les peaufine jusqu'à ce qu’il arrive au sentiment qu’il veut exprimer.
Une fois les thèmes constitués, il ne les modifie pratiquement jamais au cours d’une œuvre, même en ce qui concerne leur harmonisation qui demeure très sûre. La seule exception est l’emploi de la forme cyclique, mais il s’agit là plus d'un souci d’unité d’une symphonie entière que de la transformation et de l’évolution progressives d’un thème au cours d’un mouvement.
On peut aussi remarquer l’une des constructions typiques de Vierne pour
ces thèmes. Le thème est constitué d’une cellule
mélodique (d’une ou deux mesures généralement) qui
est aussitôt reprise et développée (avec des notes
de passage, des retards, des appoggiatures...) – cf. toute la sixième
symphonie pour orgue et le premier mouvement de la deuxième
symphonie pour orgue.
La forme reste chez Vierne très conventionnelle. Il disait
fréquemment : « Je n’ai eu qu’un seul but : émouvoir...
» marquant ainsi sa préférence pour l'émotion
au détriment de l'innovation à tout crin. La forme ne devient
ainsi qu’un cadre fixe dont le renouvellement n’est pas une fin en soi.
Il utilise des formes classiques apprises au Conservatoire, et s'y tient
rigoureusement. Il se glisse dans des moules qui lui sont naturels et
lui permettent de se consacrer exclusivement à l’expression.
Cependant, on ne saurait se tromper sur la valeur et l’intérêt des formes utilisées. Les œuvres de Vierne atteignent une rare perfection formelle grâce à une maîtrise infaillible, presque froide. C’est cette rigueur dans la forme qui lui permet de ne pas déborder excessivement dans l’expressif. Il se départ ainsi des épanchements de la musique allemande pour rejoindre la « clarté française ». « C’est un des privilèges de Vierne que d’allier ces deux qualités : romantique par son ton passionné, classique par sa claire ordonnance, sa musique concilie avec bonheur la sensibilité et la raison » (Gavoty).
On peut distinguer plusieurs formes types :
On notera aussi l’emploi de la toccata (sorte de mouvement répétitif
brillant et virtuose, cf. les finals des symphonies pour orgue) et du
carillon (une toccata dont les thèmes font penser aux sonneries
de cloches quand ils ne sont pas directement empruntés, cf. le
Carillon de Westminster op.54).
Si le canon est quelques fois employé, la fugue est
très rare (une seule fugue complète dans la première
symphonie pour orgue op.14, et deux fugues ébauchées
dans le quatuor à cordes
op.12 et la quatrième
symphonie op.32), ce qui est exceptionnel chez un organiste. Rare
aussi l’emploi du choral et de thèmes grégoriens.
C’est que Vierne se reconnaît peu dans ces formes « liturgiques
» éloignées de sa nature romantique. On remarque aussi
l’utilisation de la forme cyclique dans quatre des six symphonies pour
orgue (la deuxième,
la quatrième, la cinquième
et la sixième) où
il ne faut rien voir d’autre qu’un grand souci d’unité.
En conclusion, la musique de Vierne n’apparaît peut-être pas
très originale du point de vue de l’écriture. Son grand
intérêt réside dans la vérité des sentiments
qu'elle exprime. Cette sincérité a d’autant plus de valeur
qu’elle se glisse dans une perfection formelle et une beauté plastique
indéniables.
Mais laissons plutôt la parole à Bernard Gavoty :
« La musique de Vierne est avant tout une musique sentimentale qui répète à sa manière les thèmes éternels. Elle pourrait porter en épigraphe la parole que Beethoven voulait qu’on inscrivît au fronton de son œuvre : « Partie du cœur, qu’elle retourne au cœur. » Vivra-t-elle ? Question oiseuse. Elle vivra dans la mesure où elle rencontrera sur son chemin des sensibilités accordées à ses résonances. Certes, toute œuvre vieillit, et l’émotion se détache de ce qui la provoquait si vivement : c’est la loi de l’art et de la vie. Il se peut que ce langage pathétique excède ou froisse certaines pudeurs. Mais Vierne ne décevra jamais ceux qui cherchent dans la musique, non pas un jeu, mais une religion, non point la seule beauté, mais une confidence passionnée - et cette parole brûlante qui, parfois, s’échappe du cœur des hommes. »